La Grèce sous tutelle et la fin de la zone euro?

Publié le 17/07/2015 à 13:23

La Grèce sous tutelle et la fin de la zone euro?

Publié le 17/07/2015 à 13:23

Le programme de 2010

Ce niveau d’endettement et la tendance générale déclenchent une démarche auprès des institutions de l’Eurozone et du FMI en 2010.

Ce premier plan de support de quelque 110 milliards d’euros (dont 30 du FMI) comporte plusieurs mesures d’austérité; la Grèce devra effectuer des coupures immédiates de quelque 14% dans les salaires des employés du secteur public ainsi que dans les prestations de retraite; elle devra augmenter la TVA, etc.

Le moment est décisif pour la Grèce et l’UE. La Grèce aurait pu choisir de demander fermement une restructuration de sa dette, une éventualité que le FMI évalue mais conclut :

« Le faisceau de liens économiques et politiques -incluant le fait que les obligations grecques sont détenues par une grande variété d’investisseurs privés et de fonds publics- complique sérieusement toute option autre que le programme que le gouvernement doit mettre en place. Toute perception positive des effets à court terme d’une restructuration de la dette doit être évaluée par rapport aux effets de contagion » (FMI, 9 mai 2010, p.3) [Traduction].  

L’épée de Damoclès d’un effet de contagion donnait à la Grèce d’alors un réel pouvoir de négocier des termes plus favorables pour régler son problème. Le plan d’aide de 2010, assorti d’un train de mesures, ne règle rien, bien au contraire, si on en juge par le ratio d’endettement, le taux d’intérêt sur sa dette ou sur le taux de chômage dans les mois qui suivent.

 

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Le programme de 2012

Il faut de toute urgence un nouveau plan de sauvetage, mais sauvetage de qui? Le programme de support financier de 2012 fait en sorte que la dette grecque qui est détenue par des banques et investisseurs privés passe de 206 milliards d’euros en février 2012 à quelque 60 milliards d’euros en décembre 2012! Près de 80% des fonds avancés par les institutions de l’Union européenne et le FMI ont servi à racheter les dettes détenues par des intérêts privés et à renflouer le capital des banques touchées par le rabais sur la valeur de la dette grecque lors de son rachat (attac, 2013). De plus, la nouvelle dette de la Grèce est domiciliée à  Londres et assujetti aux lois britanniques alors que la dette précédente était domiciliée en Grèce et assujettie aux lois grecques.

Dès lors, un défaut éventuel de la Grèce (et même sa sortie de la zone euro) n’aurait pas de grande conséquence à court terme sur le système financier européen et mondial. Mais à plus long terme, les protagonistes de la ligne dure envers la Grèce, voulant intimider les pays qui oseraient résister aux directives fiscales de la Commission et de ses instances, ont possiblement signé l’arrêt de mort du projet européen.

Le programme de 2012 est un échec en ce qui concerne la Grèce, mais un grand succès pour le système bancaire européen. En Grèce, la situation se détériore rapidement. Le taux de chômage continue de grimper au-delà de 25% globalement et de 50% chez les jeunes, un PIB qui chute de 26% de 2008 à 2014, des taux d’intérêt qui rendent impossible tout financement de la Grèce.
Mettons ces données en contexte. Au pire moment de la Grande Dépression des années 1930 aux États-Unis, le chômage atteignit 24,75% et le PIB avait chuté de 30%. La Grèce vit donc une grande dépression dont on voudrait la sortir avec des cataplasmes financiers.

Toutes les hypothèses de redressement accompagnant les plans de 2010 et 2012 se sont avéré grossièrement erronées; il convient donc de redonner au patient la même médecine mais en dose plus forte.

Le PIB de la Grèce: le réel par comparaison aux hypothèses sous-tendant les programmes de 2010 et 2012

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Le programme de 2015

Devant ces piteux résultats, devant une situation devenue précaire, les institutions de l’UE, la banque centrale européenne et le FMI (la « troika ») et la Grèce s’engagent dans une nouvelle joute de négociations; mais la partie sera plus dure pour la Grèce; les instances européennes et certains gouvernements ne veulent pas négocier de rabattement de la dette; ils jouent à quitte ou double; on exige de la Grèce la mise en place de programmes du même type que pour les deux programmes précédents qui n’ont rien résolu; mais cette fois, les exigences seront encore plus lourdes, les échéances plus serrées, les conditions préalables plus contraignantes.

Pourtant, le FMI, naguère si inflexible à ce sujet, "est maintenant d’avis que la zone euro doit aller « bien plus loin » que prévu pour alléger la dette de la Grèce et pourrait même être contrainte d’en effacer une partie". Le FMI a-t-il reçu des consignes de ses maîtres à Washington, inquiets des répercussions géopolitiques d’une sortie de la Grèce de la zone euro?

« Délirant », « irréaliste »... Des économistes jugent le plan d’aide grec (Le Monde Économie, 15 juillet 2015)

De toute évidence, certains membres de l’Union européenne souhaitent que la Grèce prenne la décision de sortir de l’euro puisqu’aucune disposition de l’union monétaire ne lui permet d’expulser un pays de l’Eurozone.

Le parlement grec a approuvé, dans la nuit du 15 au 16 juillet 2015, le pacte négocié à Bruxelles dans la nuit du 12 au 13 juillet 2015. Possiblement pour se donner le temps de préparer une pénible sortie de l’euro, une sortie dont les Grecs ont déjà assumé une bonne partie des coûts!

Conclusions
Les termes de l’ «accord» imposés au premier ministre grecque n’auront pas échappé aux parties politiques de tous les pays de la zone euro et de ceux qui aspiraient naguère se joindre à cette union.
L’examen des faits démontre, nous semble-t-il,

  • que la Grèce n’est fautive que de ne pas s’être préparé pour la crise financière américaine de 2008 qui allait bouleverser le jeu économique mondial; mais qui était vraiment prêt?
  • qu’une union monétaire, pour réussir, doit compter sur un gouvernement central avec pouvoir de taxation, sur une répartition programmée des recettes fiscales entre les différents adhérents à l’union monétaire (système de péréquation), ainsi que sur des stabilisateurs automatiques comme un programme centralisé d’assurance contre le chômage; un pays ne devrait jamais se joindre à une union monétaire qui ne rencontre pas ces conditions préalables, comme c’est le cas pour l’euro.
  • qu’une union monétaire viciée, comme l’est la zone euro, retire aux pays adhérents la maîtrise de sa politique monétaire et les obligent à composer avec les changements macro-économiques par de pénibles réductions des salaires, des augmentations de taxes, et autres mesures socialement discutables et politiquement suicidaires.
  • que la sortie d’une union monétaire, même si celle-ci est très imparfaite, s’avère une opération périlleuse et difficile; le calvaire qu’endure la Grèce depuis quelques années lui a déjà fait porter une bonne partie de ces coûts.

 

Article coécrit avec Mihaëla Firsirotu, professeure de stratégie à l'UQAM.


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Les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que les auteurs.

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À propos de ce blogue

Yvan Allaire, Ph. D. (MIT), MSRC, est président exécutif du conseil d'administration de l'Institut sur la gouvernance(IGOPP) et professeur émérite de stratégie à l’UQÀM. M. Allaire est le co-fondateur du Groupe SECOR, une grande société canadienne de conseils en stratégie (devenue en 2012 KPMG-Sécor) et de 1996 à 2001, il occupa le poste de vice-président exécutif de Bombardier. Il fut, de 2010 à 2014, membre et président du Global Agenda Council on the Role of Business – Forum économique mondial (World Economic Forum). Profeseur Allaire est auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la stratégie d’entreprises et la gouvernance des sociétés publiques et privées.

Yvan Allaire

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