La Grèce et ses mythes

Publié le 28/07/2015 à 14:47

La Grèce et ses mythes

Publié le 28/07/2015 à 14:47

Les inepties des gouvernements sont inévitables et universelles

Quel gouvernement soumis à un examen sceptique de ses décisions, politiques et gestes ne donnerait prise à un assemblage d’ «histoires d’horreur »? Veut-on tenter l’expérience pour le Canada ou le Québec? Veut-on revoir le film de la Commission Charbonneau, de la Commission Gomery? Que dire de la saga du Registre canadien des armes à feu pour lequel une couple de milliards ont été investis, dépassant par 10 fois le budget original, pour ensuite jeter le tout aux poubelles. Etc.

Quel pays, en raison de son histoire et de sa culture, n’a pas adopté des politiques publiques qui pourront sembler incongrues, désuètes ou incompréhensibles dans un autre pays dans un autre temps?

Les critiques de la Grèce font les gorges chaudes à propos de 40 000 jeunes (!!?) filles non mariées qui recevraient une rente provenant de la rente de leur père, militaire ou fonctionnaire, décédé. Les raisons historiques, culturelles, voire religieuses qui sous-tendaient cette politique échappent malheureusement à l’entendement de beaucoup d’observateurs. Ce programme fut d’ailleurs modifié en 2013 pour limiter cette rente aux filles de moins de 18 ans (puisque nettement discriminatoire, cette politique s’étendra désormais aux garçons de moins de 18 ans).

Le régime de pension des fonctionnaires canadiens comporte également des dispositions prévoyant qu’en cas de décès d’un fonctionnaire retraité une rente soit payée à ses enfants jusqu’à l’âge de 21 ans, jusqu’à 25 ans s’ils sont étudiants, et à vie s’ils souffrent d’incapacité mentale ou physique. Il n’y a rien de drôle ou de scandaleux dans ce programme qui est maintenant plus généreux que le programme grec.

Si l’on souhaite s’amuser, alors que dire de ces deux vielles américaines qui reçoivent encore une pension parce que filles de militaires de la guerre civile américaine (terminée en 1865); ou encore les 63 enfants bénéficiant d’une rente de retraite parce que leur père fut soldat dans la guerre contre l’Espagne en 1898; puis les 2 371 enfants pensionnés parce que leur père a servi durant la première guerre mondiale, les 11 185 pour la deuxième guerre mondiale, etc.

Voici tout de même un certain nombre de faits statistiques, tous de sources crédibles, qu’un observateur honnête devrait connaitre avant de répéter les mêmes sornettes à propos de la Grèce.

Les Grecs travaillent peu!

En fait les données de l’OCDE sont péremptoires : les Grecs travaillent plus d’heures par année que tous les autres pays de l’OCDE, sauf pour la Corée.

Heures moyennes annuelles ouvrées par travailleur


La Grèce (GRC) compte trop de fonctionnaires; par exemple, n’est-ce pas un scandale que la Grèce compte 4 fois plus d’enseignants par élève que la Finlande (dixit Michael Lewis)?

Or, comme le montrent les deux tableaux suivants, la Grèce, en 2001 comme en 2011, se situe presque au dernier rang pour le nombre d’emplois dans la fonction publique en pourcentage de la population active, loin derrière la Norvège, le Danemark, la Suède, la Finlande. Où sont donc passés tous ces enseignants?

Si on ajoute aux fonctionnaires tous les employés de sociétés publiques, on observe que la Grèce, par rapport à sa population active, arrive au 11ième rang parmi les pays de l’OCDE, encore une fois loin derrière la Finlande et au niveau du Canada.

Emploi dans les administrations publiques, en pourcentage de la population active (2001 et 2011)

Emploi dans les administrations publiques et les sociétés publiques, en pourcentage de la population active (2001 et 2011)

 

….et ces fonctionnaires sont trop payés, en moyenne, trois fois plus, que dans le secteur privé.

Les tableaux suivants présentent les vraies données de rémunération de fonctionnaires de haut niveau (D1 : les plus hauts fonctionnaires: sous-ministres ou sous-secrétaire d’État; D2 : fonctionnaires relevant de D1)

[Pour fins de comparaison, les données sont en dollars américains (car plusieurs pays de l’OCDE ne sont pas membres de la zone euro, évidemment) et en parité de pouvoir d’achat (donc tenant compte des variations de cout de la vie)].

Les cadres supérieurs de la fonction publique grecque sont bien moins payés que leurs confrères de presque tous les pays de l’OCDE et bien en deçà de la moyenne pour l’OCDE.

Si on établit la rémunération de ces cadres supérieurs en multiples du PIB par habitant, on constate encore une fois que 14 pays de l’OCDE montrent un ratio supérieur à la Grèce. Par rapport à la rémunération des diplômés de l’enseignement supérieur, la rémunération des hauts fonctionnaires grecs atteint un multiple qui est inférieur à celui de 10 pays de l’OCDE.

Rémunération annuelle moyenne des cadres supérieurs de l’administration centrale (2011)

Ajustée pour tenir compte des différences de congés

Rémunération annuelle moyenne des cadres supérieurs de l’administration centrale par rapport au PIB par habitant et à la rémunération des diplômés de l’enseignement supérieur

Des résultats de même nature sont obtenus pour la rémunération des enseignants du premier cycle du secondaire où l’on constate que la Grèce arrive au 22ième rang sur 33 pays pour le niveau des salaires payés aux enseignants, et bien en deçà de la moyenne de l’OCDE. (Source : Panorama des administrations publiques 2013, OCDE 2014, p.127)

La Grèce doit évidemment gaspiller beaucoup d’argent pour le système de santé « et il n’est pas rare, plusieurs Grecs me l’ont dit, de voir des infirmières et des médecins quitter l’hôpital les bras chargés de serviettes de papier, de papier hygiénique et de tout ce qu’ils ont pu piller dans les stocks de l’hôpital », écrit Michael Lewis. Avec une telle démonstration empirique comment argumenter!

Mais les données statistiques appuient-elles cette thèse?

Les dépenses pour les soins de santé de la Grèce en pourcentage du PIB se situaient en 2006 à la moyenne des pays de l’OCDE. Lorsque ces dépenses sont rapprochées de mesures de performance (amélioration de la mortalité infantile, de l’espérance de vie, etc.), la Grèce se situe au 5ième rang (juste devant le Canada) dans une comparaison de 23 pays de l’OCDE. (Source : OECD Health Data, 2008, p.7).

Ainsi, il est intéressant de noter que dans une étude publiée dans la revue de l’European Society of Cardiology (2008, 10, p.403-411) comparant les coûts de traitement de la fibrillation cardiaque dans cinq pays, la Grèce arrive au deuxième rang : Pologne (1010 euros), Grèce (1507 euros), Espagne (2315 euros), les Pays-Bas (2328 euros), Italie (3225 euros). Ce type de données n’appuie pas la thèse d’un gouvernement qui gaspille les fonds publics.

Les Grecs prennent leur retraite trop jeune et jouissent de retraites trop généreuses

À propos de ce blogue

Yvan Allaire, Ph. D. (MIT), MSRC, est président exécutif du conseil d'administration de l'Institut sur la gouvernance(IGOPP) et professeur émérite de stratégie à l’UQÀM. M. Allaire est le co-fondateur du Groupe SECOR, une grande société canadienne de conseils en stratégie (devenue en 2012 KPMG-Sécor) et de 1996 à 2001, il occupa le poste de vice-président exécutif de Bombardier. Il fut, de 2010 à 2014, membre et président du Global Agenda Council on the Role of Business – Forum économique mondial (World Economic Forum). Profeseur Allaire est auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la stratégie d’entreprises et la gouvernance des sociétés publiques et privées.

Yvan Allaire

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