La Loi sur la Société des alcools du Québec est inadaptée pour les microdistilleries

Publié le 27/05/2021 à 09:43

La Loi sur la Société des alcools du Québec est inadaptée pour les microdistilleries

Publié le 27/05/2021 à 09:43

(Photo: Dylan de Jonge Pour Unsplash)

L’engouement pour les produits locaux s’est accentué dans la dernière année. L’esprit novateur des entrepreneurs québécois a permis à plusieurs catégories d’aliments et de boissons de se démarquer et à cultiver le goût des citoyens pour les produits d’ici, qu’on parle de nos fameux fromages artisanaux, nos bières de microbrasseries, nos cidres ou encore nos produits de boulangerie.

Un secteur qui s’est développé à la vitesse grand V dans la dernière décennie et qui a gagné rapidement en popularité est celui de la distillation. Or, la réglementatation qui encadre ses activités, la Loi sur la Société des alcools du Québec, est inadaptée à ce secteur en plein ébulition.

Le secteur des spiritueux locaux était pratiquement inexistant au Québec avant 2014. Seules quelques entreprises pratiquaient la distillation, bien souvent avec une base de fruits.

Pourtant, depuis 2015, nous assistons à une véritable explosion de l’offre de spiritueux québécois sur les tablettes de la SAQ. Ainsi, d’une poignée de microdistilleries en 2014, il y a plus de 80 permis dits « industriels » qui sont maintenant octroyés, dont une soixantaine pour des distilleries de petite taille réparties sur tout le territoire québécois.

Ce sont plus de 250 produits de spiritueux québécois que nous pouvons choisir, et ce, du gin (le plus répandu et connu) aux eaux-de-vie en passant par le whisky, les absinthes, sans parler des rhums, des vodkas ou des crèmes alcoolisées.

La créativité est débordante au point où il existe maintenant un spiritueux exclusivement québécois fait à base de sirop d’érable : l’ACERUM.

De mémoire de SAQ, jamais un secteur dans les alcools n’avait généré une croissance aussi fulgurante.

 

Explosion des ventes

Par exemple, pour les membres de l’Union québécoise des microdistilleries, la moyenne d’augmentation des ventes globales a été de 87 % entre 2019 et 2020. Dans la seule catégorie des gins québécois, il s’agit d’une augmentation de 102 %.

Et si nous parlons des whiskys d’ici, qui commencent à faire leur apparition sur les tablettes, c’est une augmentation de 427 %!

Une partie de ces augmentations tient à la hausse des ventes en ligne. Uniquement sur le site de SAQ.com, les gins québécois ont eu une augmentation de 725 %.

Du jamais vu.

Ceci dit, cette croissance phénoménale s’accompagne de défis importants.

Il faut savoir que très peu de microdistilleries peuvent en réalité vivre du fruit de leur travail, voire rentrer dans leurs frais, malgré ces chiffres de ventes impressionnants par la SAQ.

En dépit d’une volonté d’investissement visant à développer les entreprises, et conséquemment à bâtir une industrie artisanale forte et diversifiée, on remarque plusieurs iniquités dans le marché des alcools, notamment pour les bénéfices liés aux produits vendus à la propriété.

 

Plusieurs iniquités dans le marchés des alcools

Au Québec, c’est depuis juillet 2018 que les distillateurs ont le droit de vendre sur les lieux de production, ce qui a représenté une étape importante dans l’ouverture réglementaire.

Ainsi, dans plusieurs régions, les distilleries ont investi dans leurs installations afin d’offrir aux visiteurs leurs produits ainsi qu’une expérience unique. Cette mesure a eu un grand succès, preuve qu’elle était justifiée.

Grâce à cette avancée, les microdistilleries ont pu rejoindre les vignobles, les cidreries et les microbrasseries pour commencer eux aussi à développer l’agrotourisme, vecteur de fierté et de contribution à l’essor économique régional.

Cependant, avec ce changement réglementaire (projet de loi 170), les producteurs de spiritueux sous licence industrielle ont vu leurs liens d’affaires avec la SAQ inscrits dans la loi.

Contrairement à tous les autres producteurs d’alcool au Québec, les distilleries sous licence industrielle doivent racheter leurs propres produits à la SAQ, aux prix de vente pratiqués par celle-ci, pour pouvoir les vendre sur leur lieu de production.

La Loi qui réglemente le secteur des spiritueux date de l’époque de la prohibition.

 

Une loi inadaptée au 21e siècle

Pour répondre à l’évolution récente et très rapide de ce secteur, différentes révisions ont été faites à la pièce dans la dernière décennie, mais sans grande cohérence réglementaire et au gré des demandes ponctuelles des différentes parties prenantes.

Certes, il y a un chantier en cours pour l’allègement réglementaire, mais ce sont des objectifs sur cinq ans dont les premiers seraient étudiés seulement en 2022, au plus tôt.

Dans ce contexte, il semble nécessaire de revoir la Loi dans son ensemble afin d’opérer un réel changement, au lieu d’ajuster certains éléments qui, au final, ajoutent de l’incohérence et de la complexité dans une loi ancestrale.

Disons-le, la Loi sur la Société des alcools du Québec démontre une difficulté d’adaptation aux nouvelles réalités de l’industrie du 21e siècle!

Voici une occasion parfaite de privilégier, dès cet été, l’achat local et le développement des régions avec l’agrotourisme des spiritueux, sans exclure les autres alcools d’ici.

En cette période pandémique où la clientèle va rester captive des limites provinciales, c’est une période rêvée pour le gouvernement de démontrer que les bottines suivent les babines.

La vente sur les lieux de production doit se faire avec une réelle profitabilité pour les producteurs qui, par ailleurs, doivent assumer tous les frais reliés à ces ventes: aménagement des lieux, ressources de services, embauche du personnel spécialisé, publicités, etc.

C’est aussi le bon moment pour promouvoir tous les produits d’alcool dans les marchés publics et les restaurants qui vont - enfin ! - pouvoir rouvrir leurs portes...

Les microdistilleries québécoises raflent de plus en plus les honneurs lors de concours internationaux et leurs produits commencent à être reconnus à travers le monde.

De permettre à nos microdistilleries de respirer davantage, c’est offrir une opportunité à nos entreprises et au Québec de se démarquer à l’international. Ce secteur de la transformation alimentaire doit être traité équitablement par rapport aux autres alcools du Québec.

C’est une demande non seulement légitime, mais qui sera profitable pour le développement régional et agrotouristique ainsi qu’une opportunité de soutenir la pérennité des microdistilleries québécoises.

 

 

À propos de ce blogue

La face cachée de votre assiette est le blogue de Sylvie Cloutier, présidente-directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ). Sylvie Cloutier est une incontournable du secteur bioalimentaire au Québec. Au cours des 20 dernières années, Sylvie a participé activement à l’élaboration de plusieurs décisions gouvernementales et réglementaires qui touchent le secteur alimentaire québécois. Reconnue pour son dynamisme et son leadership, elle veille aujourd’hui à la représentation, la promotion et la défense des intérêts de l’industrie de la transformation alimentaire du Québec afin d’appuyer les entreprises dans leur plein potentiel. Sylvie est membre fondatrice d’Aliments et boissons Canada, en plus de siéger sur plusieurs conseils d’administration de l’industrie bioalimentaire, dont ceux d’Aliments du Québec, d’Éco Entreprises Québec, de Financement agricole Canada et du Centre canadien sur l’intégrité des aliments. Sylvie est aussi co-présidente du nouveau Conseil consultatif de la politique alimentaire du Canada. Elle s’implique également auprès du comité de financement de La Tablée des Chefs qui vient en aide aux gens dans le besoin et développe l’éducation culinaire auprès des jeunes. Sylvie est présidente-directrice générale du CTAQ depuis 2010.

Sylvie Cloutier

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