La campagne de positionnement de Chrystia Freeland

Publié le 11/11/2022 à 15:50

La campagne de positionnement de Chrystia Freeland

Publié le 11/11/2022 à 15:50

«La stratégie de positionnement de Chrystia Freeland est réglée avec précision, tout en permettant une adaptation rapide à des sujets d’actualité.» (Photo: Getty Images)

BLOGUE INVITÉ. Qu’est-ce qui occupe principalement, jour après jour, la vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland: sa fonction névralgique de ministre des Finances ou… son positionnement?

L’analyse de sa couverture médiatique des derniers mois parle d’elle-même: cette personnalité féminine parmi les plus en vue sur la planète mène une campagne de positionnement personnel qui est réglée avec précision.

La stratégie de positionnement de Chrystia Freeland est réglée avec précision, tout en permettant une adaptation rapide à des sujets d’actualité.

 

La question qui tue: dans quel but investit-elle autant d’efforts sur sa réputation? Est-ce parce qu’un jour ou l’autre, les postes de chef.fe du Parti libéral du Canada et de Secrétaire général.e de l’OTAN seront libres?

Même si vous n’êtes pas ministre des Finances, vous avez probablement envie de relever de nouveaux défis professionnels. Pour ce faire, vous devrez vous distinguer. Vous positionner.

Petit guide de positionnement

Avoir de l’ambition, c’est normal. Vouloir relever de nouveaux défis, tout autant. Et, rien n’est plus logique que de vouloir faire valoir des expertises et de l’intérêt — clairement ou subtilement — pour un poste.

Peu importe leurs fonctions et leurs secteurs d’activités, les personnes qui se positionnent envoient généralement les mêmes signaux: 

• une présence accrue et soutenue dans les médias sociaux ;

• une présence plus significative dans des médias traditionnels ciblés (lorsque les fonctions le permettent) ;

• une grande disponibilité envers les tribunes proposées et celles initiées par son entourage ;

• un «flou artistique» en démontrant de l’intérêt pour de nouveaux défis, mais souvent sans le confirmer ;

• une «gestion intéressée» des relations avec d’éventuels.les concurrents.es intéressés.es aux mêmes fonctions ;

• «tirer la couverte», c’est-à-dire faire des interventions à l’extérieur des fonctions qui nous sont attribuées.

Il y a aussi une règle non écrite à considérer: est-ce que les personnes clés en autorité vous laisseront de la latitude pour mener une telle campagne?

Dans ce cas précis, Mme Freeland — qui prend ses aises sur un ensemble d’enjeux, voir plus bas — a le champ libre de la part du premier ministre Justin Trudeau.

 

Cocher toutes les cases

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Chrystia Freeland coche toutes les cases de ce qui précède.

Polyglotte, et précédemment journaliste, elle fait flèche de tout bois depuis son arrivée en politique fédérale, en 2013, et son entrée au conseil des ministres en 2015. De plus, elle tire profit d’un contexte sociopolitique qui joue en sa faveur (déclarée persona non grata par le Kremlin en 2014, elle a des racines familiales en Ukraine).

Chrystia Freeland intervient régulièrement sur des enjeux qui ne sont pas sous sa responsabilité. 

Dans un nuage de mots, réalisé durant la dernière semaine d’octobre et portant sur Mme Freeland sur Twitter, ça prenait presque une loupe pour pouvoir lire le mot «Finance» à travers ceux beaucoup plus souvent utilisés: UN Commission, Hilary, Oprah Winfrey, Global Woman Leaders, etc.


Plusieurs peuvent être frustrés, mais… C’est payant: elle accumule des gains de réputation!


Dans les médias traditionnels du Canada, la ministre Freeland est vraiment plus médiatisée que ses collègues Mélanie Joly et François-Philippe Champagne. Source: Cision

 

Les pieds dans les platebandes des autres…

Voici quelques exemples d’interventions récentes de Mme Freeland sur des enjeux qui ne relèvent pas de ses fonctions:

• elle a accueilli le Secrétaire d’État des États-Unis, Antony Blinken, au sein de la communauté ukrainienne. Selon Mesure Média, Mme Freeland a obtenu un score de performance de 110% sur 200% ;

• elle a rabroué la nouvelle première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, à propos de commentaires qu’elle a faits sur l’Ukraine. Score de performance de 135% pour Mme Freeland ;

• elle est allée à la tribune du Brookings Institution, à Washington, pour y présenter ce qui ressemblait à un discours de chef d’État. Score de performance de 152% pour Mme Freeland ;

• elle a fait partie d’une liste de femmes les plus influentes dans la sphère publique qui ont signé une lettre ouverte afin de faire pression sur l’ONU dans le dossier de l’Iran (la ministre Joly y était aussi). Score de performance de 160% sur 200% pour cette cause défendue par Mme Freeland ;

• elle rayonne également dans les médias étrangers: Paris, Londres, New York, etc. ;

Évidemment, les médias voient clair dans son jeu. Voici par exemple une analyse intéressante de Hilltimes.com, Freeland’s Washington pitch shows the foreign affairs file remains on her mind.

 

Se positionner, c’est souvent rayonner au détriment d’autres personnes. Ça dérange…  

 

À retenir:

• Se positionner, c’est humain. Mais, tout comme on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs… on ne peut pas se positionner afin d’obtenir des fonctions convoitées sans devoir user d’habiletés politiques. Et, blesser des gens ;

• La ligne est mince entre «ne pas se mêler de ses affaires» et se mettre les pieds dans les plats. Jusqu’à maintenant, Mme Freeland n’a pas commis de gaffe qui lui aurait valu une remontrance publique de son chef ;

• Tôt ou tard, elle pourrait trouver sur son chemin, des pelures de bananes que des adversaires prendront un malin plaisir à lancer…

À propos de ce blogue

Stratège en communication, Pierre Gince est l’un des deux co-fondateurs de la firme d’analyse et d’évaluation des médias Mesure Média. Professionnel des communications depuis 1976, il a une vision entrepreneuriale qui met l’accent sur l’éthique. Très engagé dans l’industrie des communications, il a reçu de la Société québécoise des professionnels en relations publiques (SQPRP), en 2016, le prestigieux Prix Yves-St-Amand afin de récompenser la façon dont il s’est distingué au cours de sa carrière. Régulièrement, il commente dans les médias, l’actualité du point de vue de la réputation (notamment sur lesaffaires.com, le Grenier Magazine, à Radio-Canada et au 98,5 FM). Co-auteur (avec Marie Grégoire) des livres Robert Bourassa et nous et René Lévesque et nous — en 2019 et 2020. Co-auteur (avec Monique Giroux) de Félix Leclerc et nous en 2022. Et co-auteur (avec Steven Finn) de Guy Lafleur et nous en 2023.

Pierre Gince

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