Une bonne idée poussée à l'excès

Publié le 11/12/2020 à 13:07

Une bonne idée poussée à l'excès

Publié le 11/12/2020 à 13:07

Un signe de dollar sur un sol rempli de fissures

(Photo: 123RF)

BLOGUE INVITÉ. Chaque période de spéculation débridée résulte d’une idée initiale logique qui a été poussée à l’excès.

Pendant la «tulipomanie» du 17e siècle en Hollande, les gens croyaient que les prix des bulbes de tulipes rares ne pouvaient qu’augmenter. Plus récemment, la bulle des Nifty Fifty des années 1970 était fondée sur l’idée que les plus grandes sociétés américaines continueraient de dominer leur industrie pendant des décennies.

Puis, pendant la bulle technologique de la fin des années 2000, les investisseurs anticipaient un potentiel de croissance quasiment illimité du Web. Les analystes évaluaient les entreprises du secteur en fonction du nombre de visites sur leur site ou par un multiple de leurs dépenses de R et D.

Dans les années 2000, la bulle spéculative du marché immobilier a mené à la crise financière de 2008-2009; elle était fondée en grande partie sur la prémisse que les prix des maisons ne pouvaient pas diminuer.

Plus récemment, de ce que je qualifierais de bulle du cannabis est partie de l’idée que le cannabis serait légalisé partout sur la planète et que nos sociétés canadiennes domineraient l’industrie en vertu de leur avantage d’avoir été les premières dans le marché.

Et aujourd’hui?

Je ne suis pas prêt à dire que le secteur technologique soit aux prises avec une bulle spéculative. Mais, on peut dire à tout le moins que le niveau de spéculation y est particulièrement élevé depuis quelque temps et que le phénomène a été amplifié par la COVID-19.

Derrière le phénomène actuel, l’idée sous-jacente que les sociétés ayant développé des modèles d’affaires numériques perturberont les industries traditionnelles et accapareront la majeure partie de leurs marchés au cours des prochaines années est omniprésente. Pour justifier les évaluations souvent excessives de ces perturbateurs («disrupters»), les dirigeants de ces sociétés et les analystes qui les suivent brandissent la notion de «marché adressable total».

C’est d’ailleurs de cette manière qu’au début de 2019, un analyste d’une grande banque canadienne justifiait son évaluation de quelques titres du secteur du cannabis, par exemple celle de Canopy Growth («WEED») dont il établissait la valeur à 81$ l’action dans un des scénarios qu’il avait retenus. Selon ce scénario, il prévoyait qu’en 2025, 20% de la population mondiale aurait un accès légal au cannabis, dont 20% consommerait 300$ de produits de cannabis par année, ce qui constituait son calcul du «marché adressable total». Une telle évaluation justifiait le cours du titre à près de 65 $ à l'époque. 

Plus récemment, j’ai jeté un coup d’œil au titre d’un autre perturbateur d’un secteur traditionnel: la société Carvana («CVNA») qui exploite une plateforme Web pour vendre des voitures usagées aux consommateurs. La société jouit d’une capitalisation boursière de plus de 45 G$ US, ce qui se compare à des revenus prévus de près de 8,0 G$ en 2021. Le titre de la société, qui est toujours déficitaire, est donc évalué à près de 5,3 fois les revenus prévus de l’an prochain. Un coup d’œil à une présentation de la société destinée aux investisseurs («Introduction to Carvana») fait état d’un marché colossal d’une valeur annuelle de 840 G$ US. À mon avis, un peu comme on l’a vu pour Canopy Growth en 2019, c’est la promesse de ravir des parts importantes de ce marché qui justifie l’évaluation du titre de Carvana.

Pendant ce temps, une société du même secteur que nous détenons dans nos portefeuilles sous gestion depuis de nombreuses années, CarMax («KMX»), est considérée comme une société traditionnelle du marché de la vente de voitures usagées parce qu’elle possède un réseau de plus de 220 magasins à travers les États-Unis. Depuis plusieurs trimestres, CarMax investit des sommes importantes pour développer son offre en ligne. À son dernier trimestre, elle a complété l’implantation de son offre multicanal qui lui permet de vendre en personne, en ligne ou une combinaison des deux. Selon la direction, au plus récent trimestre, près de 50% des clients ont réalisé au moins une partie de leur achat de voiture en ligne. Or, la capitalisation boursière de la société est de 15,4 G$ comparativement à des revenus prévus de près de 21,9 G$ en 2021, pour un ratio de 0,70. Et oui, la société est rentable, ayant dégagé des bénéfices de près de 690 M$ au cours des 12 derniers mois.

Je soulignerais ici qu’il est plus facile de gagner des parts de marché lorsqu’on offre un produit ou un service à perte, ce qui semble être le cas de Carvana ou d’une société telle que Doordash qui vient de faire son entrée en Bourse.

J’ai l’impression que de nombreux investisseurs sont obnubilés par les succès récents et exceptionnels de quelques sociétés qui ont réussi à perturber leurs industries, notamment Amazon. Ils tentent de reproduire le succès boursier d’un titre comme Amazon avec les titres d’autres perturbateurs potentiels. Rappelons-nous que pour chaque Amazon, des centaines de sociétés échoueront.

Je profite de l’occasion pour vous souhaiter de Joyeuses fêtes et une Bonne année 2021!

Merci beaucoup de me lire. Je serai de retour au début de 2021.

Philippe Le Blanc, CFA, MBA

Chef des placements, COTE 100

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