Uber et Lyft: miser sur un futur hautement incertain

Publié le 17/05/2019 à 16:35

Uber et Lyft: miser sur un futur hautement incertain

Publié le 17/05/2019 à 16:35

Un véhicule orné d'un autocollant de la société Lyft.

(Photo: Getty images)

BLOGUE INVITÉ. Il n'est pas facile d'évaluer le titre d'une société qui fait des profits (j’ai écrit un blogue récemment à ce sujet); c’est encore plus difficile lorsqu’on veut évaluer une société qui perd de l'argent et qui en perdra vraisemblablement pendant un bon bout de temps.

C'est le cas, me semble-t-il, de plusieurs sociétés technologiques qui ont fait le saut en Bourse au cours des derniers mois, notamment Uber et Lyft. Ces deux entreprises bien connues ont développé une application mobile permettant à des fournisseurs indépendants de procurer des services de transport et de livraison. C'est le principe de l'«économie du partage» et il est très perturbateur pour les entreprises de taxi et de transport traditionnels.

Or, les deux sociétés perdent beaucoup d'argent, mais elles valent chacune une petite fortune en Bourse. Uber, dont la valeur boursière avoisine les 70 milliards (G)$) a réalisé des revenus de 11,3G$ en 2018 comparativement à 3,8G$ en 2016, une forte croissance, mais elle a perdu plus de 3G$ à son dernier exercice. Quant à Lyft, dont la capitalisation boursière dépasse 15G$, elle a réalisé des revenus de 2,2G$ en 2018 et sa perte d'exploitation (avant impôts et intérêts) s'est élevée à 978M$.

Avec ces titres et plusieurs autres du secteur techno, les investisseurs parient selon moi sur le principe du «winner takes all» en vertu duquel le premier joueur à développer un marché rafle tout le marché et ne laisse plus de place aux joueurs secondaires. Ce phénomène est visible dans plusieurs domaines technologiques où les avantages d'être le plus gros sont tellement imposants qu'ils accentuent la domination du premier arrivé. Je pense notamment au moteur de recherche Google, au réseau social Facebook ou à Netflix.

Les investisseurs ont probablement aussi en tête le succès boursier exceptionnel d'Amazon qui a perdu de l'argent pendant des années avant d'en faire beaucoup. Il me semble que de nombreux investisseurs ont espoir d’investir dans le prochain Amazon.

Mais les premiers entrants dans un marché ne sont pas toujours ceux qui vont nécessairement dominer ce marché plus tard. Je pense à Tesla qui, je crois, a révolutionné l'industrie automobile en développant exclusivement des automobiles électriques il y a quelques années. Aujourd'hui, Tesla est peut-être le joueur le plus important de son créneau, mais la concurrence se fait de plus en plus féroce alors que la plupart des grands constructeurs automobiles ont lancé leurs propres modèles électriques et comptent en introduire de nombreux autres sur le marché. Peut-on croire que Tesla dominera le marché de l'auto électrique comme Google domine celui des moteurs de recherche?

Est-ce que le fait d'être le premier dans un marché empêche réellement les autres joueurs potentiels de compétitionner? Lyft semble avoir réussi à pénétrer le marché d'Uber avec beaucoup de succès en relativement peu de temps. Tesla était peut-être le premier véritable joueur sérieux dans le segment des autos électriques, mais ce n'est définitivement plus le cas aujourd'hui.

Aussi, l'investisseur ne doit pas oublier une chose: les profits envisagés loin dans le futur, s'ils se concrétisent un jour, valent beaucoup moins aujourd'hui que des profits actuels, sonnants et trébuchants. Comme on dit en anglais, «A bird in the hand is worth two in the bush.» Ou «Un tien vaut mieux que deux tu l'auras.»

Et il y a la question de l'évaluation. Pour la justifier, il faudra qu’un jour ou l’autre Uber réalise des bénéfices nets substantiels. Si l’on présume que le titre pourrait un jour s’échanger à quelque 30 fois les bénéfices, cela voudrait dire que les investisseurs s’attendent à ce que la société réalise des un bénéfice net de près de 2,5G$. Il me semble que c’est une grosse commande!

Dans notre gestion, en investissant seulement dans des entreprises déjà rentables, nous passerons inévitablement à côté de succès boursiers tels qu'Amazon ou Netflix. Si Uber réussit à gagner son pari et qu'elle devient un succès financier et boursier, probablement allons-nous le manquer lui aussi. Mais il n'est pas nécessaire ni même souhaitable de participer à tous les succès boursiers pour réussir en Bourse. N'oublions pas que pour chaque succès, il y a un nombre incalculable d'échecs. Le potentiel d'appréciation d'un titre doit aussi être mesuré en relation avec son risque de baisse.

Je crois que la majorité des investisseurs devraient s'en tenir aux entreprises qu'ils comprennent et qui font déjà des profits. Prévoir le futur est trop difficile et trop risqué. Comme l’a dit Pierre Dac, un humoriste français, il y a de nombreuses années: «Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir.»

Philippe Le Blanc, CFA, MBA

Président exécutif du conseil d’administration et chef des placements, COTE 100

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