Les qualités d'un bon entrepreneur ne sont pas toutes transférables en Bourse

Publié le 10/11/2023 à 08:46

Les qualités d'un bon entrepreneur ne sont pas toutes transférables en Bourse

Publié le 10/11/2023 à 08:46

Warren Buffett

N’est-ce pas Warren Buffett qui a dit «je suis un meilleur investisseur parce que je suis un homme d’affaires et un meilleur homme d’affaires parce que je suis un investisseur»? (Photo: Getty Images)

EXPERT INVITÉ. J’ai écrit un blogue qui aborde ce sujet en 2017 intitulé «Un bon entrepreneur fait-il un bon investisseur?»

Soyons clairs: parmi les entrepreneurs, ceux qui peuvent investir en Bourse sont généralement ceux qui ont réussi en affaires. Parmi nos clients, nous comptons donc plusieurs entrepreneurs qui ont réussi. C’est d’ailleurs un de nos clients, un entrepreneur qui a connu beaucoup de succès en affaires, qui a récemment abordé ce sujet avec mon collègue à notre bureau de Québec. Selon lui, «les qualités qui m’ont permis de réussir en affaires ne sont pas nécessairement des atouts en Bourse».

D’emblée, je dirais que les entrepreneurs (femmes ou hommes) qui ont réussi en affaires font souvent d’excellents investisseurs. Du moins est-ce ce que j’ai noté au cours des quelque 30 dernières années. Ils possèdent souvent plusieurs caractéristiques et qualités qui les ont bien servi en affaires et qui sont plus qu’utiles en Bourse: une vision, des connaissances du monde des affaires, le rationalisme, l’optimisme, la patience, l’intuition, la persévérance, etc. N’est-ce pas Warren Buffett qui a dit «je suis un meilleur investisseur parce que je suis un homme d’affaires et un meilleur homme d’affaires parce que je suis un investisseur»?

Cependant, j’ai noté à quelques occasions que les qualités ou caractéristiques qui mènent au succès commercial peuvent aussi devenir des défauts, voire de sérieux obstacles en Bourse.

Parfois, des qualités ou des habitudes utiles en affaires ont été poussées trop loin en investissement; comme on dit, on a alors les «défauts de ses qualités».

Je pense notamment à cette habitude qu’ont de nombreux entrepreneurs et dirigeants d’entreprise de prendre des décisions à répétition chaque jour. Être en affaires signifie prendre des décisions en série, des plus anodines aux plus stratégiques. Or, cette habitude dessert mal l’investisseur à long terme qui fait bien mieux de ne prendre, au plus, que quelques décisions par année. L’hyperactivité stéréotypée des entrepreneurs ne se transfère pas au monde de l’investissement, où il est mieux selon moi de ne rien faire la grande majorité du temps (en autant qu’on ait construit un portefeuille bien diversifié de sociétés de qualité).

Une autre qualité qui devient un défaut si elle est excessive est la confiance en son jugement, en son intuition. Bien des entrepreneurs ont réussi en affaires en se fiant à leur jugement, lequel a mené à des décisions prescientes et profitables. Cette capacité ne se transfère pas automatiquement en Bourse. Une intuition d’affaires forgée par des décennies d’observation et d’expérience dans un domaine d’activités précis ne se transfère pas obligatoirement à d’autres industries ou à la Bourse. Cette surconfiance peut mener à une trop grande prise de risque en Bourse ou à la tentation de faire du «market timing» (vouloir entrer et sortir de la Bourse à des moments jugés opportuns).

Un autre élément qui peut être difficile à accepter pour des entrepreneurs est de se fier aux autres – ce que j’appellerais la capacité à déléguer. On peut très bien avoir maîtrisé cette capacité en affaires, mais c’est souvent une autre histoire pour un entrepreneur de laisser ses investissements entièrement entre les mains des dirigeants qui gèrent les entreprises dans lesquelles il a investi. C’est sans parler de la capacité de déléguer les décisions de ses investissements à un gestionnaire de portefeuille!

Bien des entrepreneurs ont réussi grâce à leur ambition et à leur désir quasi inextinguible de gagner. Poussée à l’extrême, cette ambition frise l’entêtement, voire l’obsession. À mon avis, on ne peut pas agir de cette façon en Bourse, où la modestie est essentielle pour admettre ses erreurs et être prêt à changer d’idée lorsque les faits démontrent qu’on a eu tort.

Enfin, bien des entrepreneurs essaient de tout contrôler. Ils veulent tout savoir de leur entreprise et de ses activités dans les plus infimes détails. Cette habitude sert bien en affaires (tant qu’une entreprise n’est pas trop grande), mais elle ne sert pas nécessairement bien l’investisseur à long terme. Focaliser son attention sur les quelques éléments d’un portefeuille qui battent de l’aile peut mener à une fixation sur ce qui est négatif aux dépens de tout ce qui va bien. En investissement, il faut savoir prendre du recul et évaluer l’ensemble d’un portefeuille. Un entrepreneur habitué à tout contrôler en affaires aura probablement de la difficulté à prendre un tel recul.

 

Philippe Le Blanc, CFA, MBA

Chef des placements et auteur du livre Avantage Bourse

À propos de ce blogue

Philippe Le Blanc est gestionnaire de portefeuille chez COTE 100 et éditeur de la Lettre financière COTE 100+. Il est également l’auteur du livre Avantage Bourse et coauteur de La Bourse ou la Vie.

Philippe Leblanc
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