La mémoire est une faculté qui oublie, surtout quand cela nous arrange

Publié le 29/01/2021 à 14:44

La mémoire est une faculté qui oublie, surtout quand cela nous arrange

Publié le 29/01/2021 à 14:44

De nombreux investisseurs oublient trop facilement les leçons boursières du passé. (Photo: 123RF)

Dans son livre «John Neff On Investing», l’investisseur célèbre, John Neff (1931-2019), a partagé cette petite histoire de chasse que je trouve savoureuse, surtout dans le contexte actuel du marché boursier:

«Deux chasseurs louent un avion pour les emmener dans un endroit sauvage et reculé afin d’y chasser l’orignal. Lorsqu’ils arrivent à destination, le pilote les avertit qu’ils ne pourront rapporter qu’un seul orignal chacun car tout poids additionnel surchargerait le moteur, compromettant le vol de retour. Deux jours plus tard, l’avion revient chercher les chasseurs et chacun d’eux a tué deux orignaux. «Trop de poids», affirme le pilote. «Bah, vous nous avez dit la même chose l’année dernière; nous vous avons donné chacun 1 000 $ en prime et vous nous avez ramenés», dit l’un des chasseurs. Le pilote accepte la même offre. Bien sûr, peu après le décollage, le moteur connaît des ratés et le pilote se voit forcé d’atterrir en catastrophe. Une fois au sol, les chasseurs, sonnés mais sains et saufs, sortent de l’avion en titubant. «Où sommes-nous?», demande l’un d’eux. «Je ne sais pas», répond l’autre, «mais ça ressemble beaucoup à l’endroit où nous nous sommes écrasés l’an dernier.»

J’ai trouvé cette blague particulièrement savoureuse, probablement parce qu’elle s’applique tout à fait à ce que j’observe depuis quelques mois sur les marchés boursiers. J’ai peine à le comprendre, mais il me semble que, comme les deux chasseurs de notre histoire, de nombreux investisseurs oublient trop facilement les leçons boursières du passé.

Au cours des dernières semaines, j’ai écrit à quelques reprises sur l’engouement sans bornes des investisseurs indépendants pour la Bourse et pour ce qu’on appelle le «trading». Les firmes de courtage à escompte ont toutes été prises d’assaut depuis le début de la pandémie par les particuliers qui désirent soudainement investir dans le marché boursier. Nombre d’entre eux prennent part à des stratégies singulièrement risquées impliquant l’utilisation de la marge et d’options d’achat ou de vente sur actions. Cet engouement sans précédent se traduit par un nombre record de sociétés qui font le saut en Bourse (premiers appels publics à l’épargne), nombre d’entre elles par le truchement des SPAC («Special Purpose Acquisition Companies»), des véhicules très populaires depuis quelques mois, mais également fort risqués pour le commun des mortels.

La situation actuelle me rappelle étrangement la fin des années 1990 alors qu’un grand nombre de particuliers s’étaient adonnés à la pratique du «day trading». Pendant quelques années, cette pratique avait bien fonctionné pour la plupart d’entre eux alors que les titres technologiques – ou plutôt tout ce qui touchait de près ou de loin à l’Internet – faisaient l’objet d’une ruée vers l’or. À l’époque, de nombreuses personnes avaient décidé de quitter leur emploi pour se vouer à temps plein au «day trading».

Si vous êtes de ceux qui spéculent dans le marché actuel, vous devriez être au courant de ce qui s’est passé à partir de 2000 lorsque la bulle techno a éclaté. La plupart des «day traders» ont tout perdu et déserté la Bourse pendant de nombreuses années. L’indice Nasdaq, largement composé de sociétés technologiques, a atteint son sommet historique de l’époque (environ 4700) en février 2000, avant de subir une correction de quelque 75% au cours des 21 mois suivants, pour atteindre près de 1170 en septembre 2002. L’indice a repris du poil de la bête dans les années qui ont suivi, mais je crois que peu de gens réalisent qu’il aura fallu près de quinze ans, soit jusqu’en octobre 2014, avant que l’indice ne revienne à son plus haut niveau de 2000.

Aussi, je crois qu’il est important de souligner que la plupart des titres qui n’avaient pas participé à la bulle techno de la fin des années 1900 n’ont pas subi la forte correction des titres techno et qu’ils ont même très bien fait dans les années qui ont suivi l’éclatement de la bulle.

La mémoire est une faculté qui oublie… surtout lorsque ça fait notre affaire d’oublier. J’ai la nette impression de revoir chez les investisseurs les excès de la fin des années 1990. Et comme c’était le cas à l’époque, chacun continue de faire la fête comme s’il n’y avait pas de lendemain. Or, comme nous le rappelle l’histoire du début, à la longue, surcharger un avion ne peut qu’avoir des conséquences fâcheuses.

 

Philippe Le Blanc, CFA, MBA

Chef des placements, COTE 100


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