Est-ce sage d'avoir 30% de son portefeuille dans Couche-Tard?

Publié le 15/04/2016 à 13:44

Est-ce sage d'avoir 30% de son portefeuille dans Couche-Tard?

Publié le 15/04/2016 à 13:44

J’ai récemment reçu de deux lecteurs de la Lettre financière COTE 100 des communications dans lesquelles ils me posaient à peu près la même question. Le titre de Couche-Tard représente 27% du portefeuille du premier et près du tiers de celui du deuxième. Peut-être ces questions leur ont-elles été inspirées par la lecture d’un de mes récents blogues qui indiquait que le Fonds Sequoia avait l’été dernier 30% de son portefeuille investi dans le titre de Valeant Pharmaceuticals. Voici une de ces questions:


«J'ai commencé à gérer moi-même mes placements boursiers il y a 3 ans. J'ai investi dans 8 sociétés avec un maximum de 12 à 13% par société. Après 3 ans, mon titre qui a le mieux performé (ATD.B) représente 27% de mon portefeuille; je trouve cela très élevé... Pour rééquilibrer mon portefeuille, je devrais vendre une partie des actions d'ATD que je possède, mais j'ai l'impression de vendre en partie mon meilleur cheval pour en acheter un autre dont je ne suis pas certain qu'il me donnera d'aussi bons rendements. Peut-être avez-vous déjà écrit sur le sujet et vous pourriez ainsi me référer à cet écrit. Sinon, que me conseillez-vous? Quelle approche adopter? C'est cette question qui m'embête le plus ces temps-ci.»


La question n’est pas simple. De grands investisseurs tels que Buffett, Munger et Phil Fisher ont régulièrement investi des pourcentages très élevés de leur portefeuille dans des titres de sociétés qu’ils affectionnaient particulièrement. Dans les années 1960, Buffett avait par exemple investi 40% du portefeuille de la société d’investissement qu’il gérait dans le titre d’American Express, dans la foulée du scandale de la vinaigrette. Quant à Munger, il a dit qu’il serait à l’aise d’investir 100% de ses actifs nets dans une seule société. Andrew Carnegie, riche industriel du début du 20ème siècle, a dit «pour devenir riche, il faut mettre tous ses œufs dans le même panier et surveiller ce panier de près».


C’est bien beau sur papier. Mais dans la réalité, que faire lorsqu’une de ces sociétés, par la force de son succès, en vient à accaparer 30% ou 50% de son portefeuille?


Il est clair que de conserver ses titres gagnants sans égard au pourcentage qu’ils viennent à occuper de son portefeuille magnifie son potentiel d’enrichissement. En revanche, une telle stratégie augmente aussi sensiblement les risques. De fait, contrairement à l’entrepreneur qui a toute sa fortune investie dans son entreprise, l’investisseur n’est jamais en mesure de surveiller ses placements d’aussi près que ce dernier. En outre, un des avantages d’investir en Bourse est que cela nous permet d’obtenir une diversification que l’entrepreneur ne peut souvent pas se permettre.


Dans le meilleur des cas, une stratégie qui consiste à octroyer des pourcentages très élevés de son portefeuille à un ou deux titres se traduira par une grande volatilité de ce dernier. Mais il ne faut pas oublier un fait: on ne connaît pas le futur et le monde des affaires est férocement concurrentiel et très changeant. Par exemple, quel sera l'impact à long terme sur l’achalandage dans les magasins de Couche-Tard de l'utilisation accrue de l'auto électrique? Aussi, le succès de Couche-Tard au cours des dernières décennies est un heureux mélange d’une exécution sans faille sur le plan de l’exploitation et d’un flair et d’une grande discipline sur celui des acquisitions. Mais quel serait l’impact sur la croissance future de Couche-Tard d’une raréfaction des acquisitions de taille et surtout, d’une majoration de leur coût. On sait par exemple que la société japonaise possédant la chaîne de dépanneurs 7-Eleven pourrait devenir un acquéreur important dans ce marché. Autre considération, l’évaluation du titre de Couche-Tard, à près de 20 fois les profits prévus, est sensiblement plus élevée aujourd’hui qu’elle ne l’a été au cours des 20 dernières années.


Si je me fie à mon expérience personnelle, nous avons connu un grand succès boursier avec le titre de Geac Computer entre 1992 et 1996. À tel point que le titre représentait près de 15% du portefeuille de la Lettre financière COTE 100 en 1996. Nous avions une grande confiance au modèle d’affaires de la société et en son président de l’époque, Steve Sadler, et la société était en excellente santé financière. Mais le départ imprévu de Sadler aurait dû nous inciter à vendre nos actions… ce que nous avons trop tardé à faire. Quelques années plus tard, la société avait réalisé une acquisition majeure qui s’est avérée désastreuse et elle était presque acculée à la faillite.


D’autres exemples percutants me viennent à l’esprit. Combien d’investisseurs avaient une confiance sans borne dans Bombardier à la fin des années 1990? Et combien d’entre eux avaient un pourcentage très élevé de leur portefeuille dans Nortel? Et, plus récemment, dans Valeant?


Il importe d’être lucide. De grands investisseurs tels que Buffett et Munger peuvent se permettre d’investir un pourcentage très élevé de leur portefeuille dans un seul titre, mais ce n’est pas le cas pour la grande majorité des investisseurs. Il faut une grande dose d’humilité pour réussir en Bourse. Même si Couche-Tard est une entreprise de grande qualité, investir 30% de son portefeuille dans son titre me semble téméraire.


Je vous recommanderais donc de privilégier la voie plus conservatrice et de réduire graduellement le pourcentage de votre portefeuille représenté par le titre de Couche-Tard, soit en vendant des actions ou en ajoutant à votre portefeuille des sous qui seront investis dans d’autres titres. Peut-être devriez-vous vous fixer un pourcentage de votre portefeuille que vous ne dépasserez plus dans le futur (20%?). La décision pourrait être facilitée par la nécessité d’obtenir des liquidités pour acheter un autre titre attrayant.


Dans notre gestion, tous nos clients ont une politique de placement personnelle qui dicte les barèmes que nous devons respecter: fourchette entre actions et obligations, pourcentage maximal qui peut être investi dans un titre, etc. Chaque investisseur devrait élaborer sa propre politique de placement et surtout, s’assurer que son portefeuille y reste conforme.


J'espère que cela vous aidera dans votre prise de décision!


Philippe Le Blanc, CFA, MBA


À propos de ce blogue : Philippe Le Blanc est président et chef des placements chez COTE 100, une boutique de gestion de portefeuilles. Il est également éditeur de la Lettre financière COTE 100, publiée depuis 1988. COTE 100 possède des actions de Couche-Tard dans certains comptes sous sa gestion.


 

À propos de ce blogue

Philippe Le Blanc est gestionnaire de portefeuille chez COTE 100 et éditeur de la Lettre financière COTE 100.

Philippe Leblanc
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