Les séries WeCrashed et The Dropout, une responsabilité collective?

Publié le 18/05/2022 à 10:45

Les séries WeCrashed et The Dropout, une responsabilité collective?

Publié le 18/05/2022 à 10:45

Elizabeth Holmes, fondatrice de Theranos, entreprise qui a fermé ses portes en 2018. (Photo: Getty Images)

BLOGUE INVITÉ. WeCrashed et The Dropout, deux téléséries américaines récentes à propos de l’ascension vertigineuse et la chute subséquente des fondateurs d’entreprises qu’étaient Adam Neumann (WeWork) et Elizabeth Holmes (Theranos), offrent un aperçu du monde des start-ups de type licorne, de la gestion d’entreprises en forte croissance et, surtout, de l’état d’esprit de certains entrepreneurs et de la démesure qui les habite.

En visionnant ces deux séries, on pourrait tomber dans le piège de se concentrer uniquement sur les protagonistes surréels que sont Neumann et Holmes. Cependant, il est pertinent de se demander pourquoi nous avons si rapidement, si naïvement et collectivement porté aux nues ces deux personnages, malgré les multiples signaux d’avertissement.

L’entrepreneur, un gourou?

Neumann et Holmes portent la responsabilité des échecs de leurs entreprises respectives et, surtout, de leur comportement abusif et de leurs dissimulations, bien entendu.

Cela dit, comme la couverture médiatique de l’époque qui relayait le discours messianique des deux fondateurs sans trop le remettre en cause le démontre, l’engouement était collectif et dépassait les simples intérêts financiers de quelques investisseurs de capitaux privés.

Un phénomène quasi religieux semblait à l’œuvre alors que Neumann et Holmes dépassaient le statut de «simple» entrepreneur pour se transformer en gourous qui devaient révolutionner non seulement le monde des affaires, mais la société en générale.

Dans le cas spécifique de Neumann et WeWork, notre aveuglement ne pouvait qu’être volontaire devant ses grands discours alors qu’il déclarait vouloir «élever la conscience du monde» grâce à son entreprise, qui, rappelons-le, effectue de la sous-location d’espace de bureau.

Aussi rentable que cette activité commerciale puisse être pour une entreprise comme le Groupe Regus (IWG.L), par exemple, on ne peut pas parler de «révolution» quelconque, encore moins de transformation de la «conscience» planétaire.

 

Les facilitateurs de la mégalomanie

Que dire des grands de la finance et du monde de l’investissement qui ont encouragé Neumann et Holmes à continuer dans leur quête délirante, dont certains en pleine connaissance de cause?

Il faut mentionner que certaines personnes impliquées de près auront sonné l’alarme à propos des irrégularités et des dessous peu reluisants de WeWork et de Theranos — plus particulièrement au sujet des illusions de grandeur dans le cas de Neumann et aux traits de personnalité aux limites de la psychopathie dans le cas de Holmes.

Mais force est de constater que malgré ces avertissements, l’appât du gain de certains investisseurs et conseillers financiers aura contribué à leur faire ignorer certains signaux compromettants pour leur investissement.

Cet autoaveuglement des investisseurs s’est retourné contre eux alors qu’ils ont à peu près tout perdu dans le cas de Theranos après que cette dernière ait fermé ses portes définitivement en 2018.

Même si l’entreprise a finalement effectué une entrée en Bourse en 2021, les investisseurs privés de WeWork, plus particulièrement SoftBank, auront perdu des milliards de dollars alors que l’entreprise, évaluée à 47 milliards de dollars américains (M$ US) en 2019, mais ne possédant qu’une capitalisation boursière d’approximativement 5 M$ US actuellement.

 

Les politiques monétaires en trame de fond

Un dernier aspect moins évident, mais toujours présent comme trame de fond subtile dans l’ascension non méritée des évaluations de WeWork et de Theranos, est les politiques monétaires expansionnistes (quantitative easing) qui structurent largement les aléas des marchés financiers depuis la crise financière de 2007-2008.

En augmentant la masse monétaire de façon exponentielle tout en maintenant les taux d’intérêt bas pendant une période prolongée, les banques centrales ont engendré un marché haussier non seulement à la bourse, mais aussi au sein des marchés de capitaux privés, menant à une inflation du prix des actifs de plus en plus découplés de la valeur intrinsèque de ces entreprises de type «licorne», qui souvent sans avoir réalisé de profits, atteignent des évaluations astronomiques.

Au courant de la même période, ce n’est pas que les start-ups en «tech» qui ont vu leurs évaluations gonflées rapidement, mais tous les actifs, de l’immobilier aux cryptomonnaies, et ce, sans oublier les marchés boursiers et des obligations.

L’effet d’entraînement et la frénésie des investisseurs autour d’entreprises comme WeWork et Theranos s’expliquent donc aussi par l’exubérance d’un des marchés haussiers les plus longs et lucratifs de l’histoire — dont les débuts remontent approximativement en 2010 et ont été rendus possibles par les politiques monétaires en place, elles aussi sans précédent.

 

Nos sauveurs?

Pour accrocher les téléspectateurs, les séries que sont WeCrashed et The Dropout sont centrées sur les personnages plus grands que nature d'Adam Neumann et sa femme, Rebekah Neumann, ainsi qu’Elizabeth Holmes.

Aussi intéressantes que soient leurs mésaventures, nous ferions bien de nous pencher sur les raisons qui nous ont poussés collectivement à vouloir croire à leurs discours grandioses et à leurs promesses de «changer le monde».

Peut-être découvririons-nous que nous sommes tous un peu responsables d’avoir déifié ces êtres faillibles?

 

À propos de ce blogue

Considérée à une certaine époque comme un temple de la rigidité, de la hiérarchie, d’un certain conservatisme même, l’entreprise évolue aujourd’hui à grande vitesse et est souvent l’une des premières institutions, avec l’université et les médias, à adopter les mouvances dominantes du moment. En décortiquant les événements du monde des affaires qui font les manchettes, ce blogue analyse l’influence des tendances politiques et idéologiques qui s’installent dans le monde de l’entreprise et des affaires dans l’objectif d’aider les différentes parties prenantes, des employés aux employeurs jusqu’aux consommateurs, à naviguer ces fluctuations nombreuses et parfois déroutantes. Philippe Labrecque est auteur et journaliste indépendant. Il a travaillé pendant une dizaine d’années en développement économique et en intelligence d’affaires après avoir complété un baccalauréat en sciences politiques et une maîtrise en politiques publiques à l’Université Concordia, un certificat en études politiques européennes de l’Institut d’études politiques de Strasbourg ainsi qu’une maîtrise en études des conflits internationaux au King’s College de Londres. Philippe Labrecque est l’auteur du livre «Comprendre le conservatisme en 14 entretiens» aux éditions Liber (2016) ainsi que de plusieurs articles d’opinions et d’analyses publiés au sein de publications québécoises, britanniques, françaises et américaines. Détenteur d’un certificat de professionnel du bitcoin, Philippe Labrecque offre également des formations sur les principes de base et la nature du bitcoin comme actif de réserve aux entreprises.

Philippe Labrecque

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