L'image du Canada est-elle une bulle sur le point d'éclater?

Publié le 27/11/2023 à 12:00

L'image du Canada est-elle une bulle sur le point d'éclater?

Publié le 27/11/2023 à 12:00

L'image et l'attractivité du Canada sont-elles des mirages? (Photo: 123RF)

EXPERT INVITÉ. En lisant un rapport récent de l’économiste en chef de la Banque de Montréal, Douglas Porter, à propos du déclin prononcé de la productivité canadienne, une idée saugrenue m’est venue à l’esprit: et si l’écart entre l’image et l’attractivité du Canada et la réalité beaucoup moins reluisante de ce que le pays a à offrir à ses citoyens pouvait se concevoir comme étant une «bulle»?

 

Décroissance de la productivité et baisse de la qualité de vie

Une bulle spéculative se forme — dans sa définition la plus simple — lorsque le prix d’un actif ou d’une classe d’actifs (la Bourse, les cryptomonnaies, le crédit, l’immobilier, etc.) dépasse largement la valeur intrinsèque de cet actif.

On pourrait ajouter que la formation et la croissance d’une bulle s’accompagnent d’un univers narratif qui rationalise la surévaluation de l’actif en question, malgré l’écart croissant entre la valeur perçue et la valeur réelle.

Si la valeur perçue du Canada, soit son attractivité, repose majoritairement sur sa prospérité économique, il semblerait que celle-ci soit déjà en déclin depuis un certain temps.

En avril dernier, le Centre sur la productivité et la prospérité à HEC Montréal publiait un rapport au sujet du danger que représentait le «déclin tranquille» de la productivité canadienne et québécoise depuis les années 1980, mesurée par le PIB généré par habitant relativement à des économies comparables au sein de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique), et des conséquences de ce déclin sur notre qualité de vie.

D’après cette étude, cette baisse est le résultat du manque de concurrence interne entre les entreprises canadiennes dans un marché qui favorise les oligopoles et où un interventionnisme étatique joue un rôle protectionniste disproportionné qui suffoque une concurrence saine et nécessaire pour stimuler l’innovation, la recherche, la croissance et donc la hausse de la productivité.

Pire, Douglas Porter a déclaré récemment que la progression de la croissance de la productivité canadienne n’est pas que basse en comparaison aux États-Unis, par exemple. Elle se serait plutôt inversée pour entamer un déclin, indiquant que nous sommes moins productifs qu’il y a quelques années, une première depuis la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale.

Comme l’indique Porter, «le PIB par heure travaillée est l’élément fondamental du niveau de vie» et un déclin de ce ratio se traduit par une baisse de la qualité de vie des Canadiens et des Québécois.

De plus, comme le dégonflement d’une bulle se fait furtivement avant de s’accentuer rapidement pour se muter en chute abrupte, le déclin de la productivité canadienne se serait accéléré depuis 2015, laissant craindre un déclassement du Canada tout aussi accéléré face aux économies avancées.

Comme quoi la pandémie n’y est pour rien et que le problème est structurel.

 

Bulle immobilière sans précédent

À cette lourde tendance — le déclin de la productivité et de la qualité de vie — et alors que la menace d’une récession pèse lourdement, le Canada serait aussi sur le précipice de la «plus grande bulle immobilière» de son histoire, d’après Phillip Colmar, stratège et économiste à MRB Partners.

Si certains ont su profiter de cette montée en flèche, on se rend compte que cette dynamique prend aujourd’hui la forme d’une épée de Damoclès au-dessus de l’économie du pays alors que d’après l’OCDE, en 2021, plus de 40% du PIB canadien était lié à l’investissement (la formation brute de capital fixe) au sein du secteur immobilier (défini comme «logement»). Ça représente très largement le taux le plus élevé des pays membres et ça démontre une dépendance profonde de l’économie envers ce seul secteur.

Déjà au pris avec une productivité stagnante, si ce que plusieurs perçoivent comme une bulle substantielle au sein du secteur immobilier canadien devait éclater soudainement, ou, plus probablement, si ce secteur devait simplement décliner graduellement pendant la prochaine décennie ou même plus, l’appauvrissement du pays pourrait devenir palpable et mettre en évidence les lacunes concurrentielles du Canada en relation aux autres pays industrialisés dans l’arène de l’attraction des capitaux et des talents étrangers, ajoutant aux malheurs économiques du pays.

 

Ces immigrants qui quittent le Canada

Comme le canari dans la mine de charbon, le phénomène relativement récent d’immigrants qui choisissent de quitter le Canada quelques années ou même quelques décennies après y avoir mis les pieds est un signe avant-coureur supplémentaire que l’image positive que nous avons du Canada ne colle pas entièrement avec la réalité plus austère du pays.

Il ne faut pas chercher longtemps sur les réseaux sociaux pour découvrir un sous-genre de contenu axé sur la déception de ces immigrants qui en viennent à regretter leur décision de s’établir ici.

Si c’est parfois pour des raisons aussi frivoles que le «froid», la majorité cite plutôt le coût de la vie beaucoup trop élevé, le manque d’occasions professionnelles, le sous-emploi, et les salaires anormalement bas au sein de plusieurs professions comparativement, notamment, aux États-Unis, nos voisins du Sud.

Ces départs ne sont pas non plus qu’une simple série d’anecdotes.

Une étude récente de l’Institut pour la citoyenneté canadienne et le Conference Board du Canada démontre qu’une hausse significative de départs qui proviennent de cohortes récentes d’immigrants a eu lieu entre 2016 et 2019 et plus généralement depuis les années 90. L’étude laisse entendre que cette tendance se serait accélérée depuis 2019, ce que les chiffres pour les années pandémiques et inflationnistes devraient confirmer quand ils seront disponibles.

Sans même aborder la question de la fuite des cerveaux, qui afflige le Canada depuis longtemps — au moment où les pays se concurrencent férocement pour attirer de la main-d’œuvre à l’échelle mondiale — certains immigrants, surtout les plus qualifiés et qui possèdent un capital humain élevé, pourraient bien en venir à la conclusion que le Canada n’est pas l’eldorado espéré et choisiront une autre destination.

 

Le Canada: une économie vampirique?

En plus de l’immobilier, il semblerait que l’économie canadienne soit particulièrement dépendante de cette même immigration de masse pour maintenir une quelconque croissance du PIB qui, autrement, serait minime, même inconséquente.

Comme l’indique David Rosenberg, économiste en chef et stratège chez Rosenberg Research, les seuils d’immigration élevés permettent de masquer l’anémie économique du pays en créant un «mirage de prospérité économique», soit en gonflant artificiellement le PIB brut du Canada en y ajoutant des travailleurs et des consommateurs, sans nécessairement infléchir la course descendante de la productivité.

Sans innovation concrète, l’immigration de masse n’a donc pas ou peu d’incidence sur le PIB par habitant ou PIB par heure travaillée, des mesures plus précises et plus pertinentes de la richesse réelle des citoyens canadiens.

Le Canada semble donc s’être transformé en pays-vampire alors que celui-ci aspire encore les forces vitales d’immigrants de partout dans le monde pour masquer les lacunes profondes de notre économie.

La question se pose: si la tendance des départs s’accentue, ce qui semble être le cas, combien de temps le «mirage» tiendra-t-il?

 

Gare à l’Argentine

Rien n’est joué, le redressement est toujours possible, mais croire que la place du Canada au sein de l’élite économique et politique mondiale est immuable semble irresponsable.

On ferait bien de se rappeler que l’Argentine, de la fin du 19e siècle jusque dans les années 30, était une puissance économique mondiale qui possédait une croissance supérieure à celle du Canada, attirant les individus et les investissements de partout dans le monde.

Aujourd’hui, l’Argentine est aux prises avec une crise économique et une inflation dépassant le taux de 100%, se classe 22e parmi les pays du monde par PIB et doit constamment renégocier les conditions de sa dette avec le Fonds monétaire international, à l’instar d’un pays en développement.

Comme quoi la valeur perçue d’un pays peut bien éclater comme une bulle quand l’écart avec la valeur intrinsèque se révèle finalement, graduellement ou soudainement, trop grand.

 

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À propos de ce blogue

Considérée à une certaine époque comme un temple de la rigidité, de la hiérarchie, d’un certain conservatisme même, l’entreprise évolue aujourd’hui à grande vitesse et est souvent l’une des premières institutions, avec l’université et les médias, à adopter les mouvances dominantes du moment. En décortiquant les événements du monde des affaires qui font les manchettes, ce blogue analyse l’influence des tendances politiques et idéologiques qui s’installent dans le monde de l’entreprise et des affaires dans l’objectif d’aider les différentes parties prenantes, des employés aux employeurs jusqu’aux consommateurs, à naviguer ces fluctuations nombreuses et parfois déroutantes. Philippe Labrecque est auteur et journaliste indépendant. Il a travaillé pendant une dizaine d’années en développement économique et en intelligence d’affaires après avoir complété un baccalauréat en sciences politiques et une maîtrise en politiques publiques à l’Université Concordia, un certificat en études politiques européennes de l’Institut d’études politiques de Strasbourg ainsi qu’une maîtrise en études des conflits internationaux au King’s College de Londres. Philippe Labrecque est l’auteur du livre «Comprendre le conservatisme en 14 entretiens» aux éditions Liber (2016) ainsi que de plusieurs articles d’opinions et d’analyses publiés au sein de publications québécoises, britanniques, françaises et américaines.

Philippe Labrecque

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