Dites, ça vous dirait de travailler depuis la Floride?

Publié le 09/12/2019 à 06:06

Dites, ça vous dirait de travailler depuis la Floride?

Publié le 09/12/2019 à 06:06

Un rêve? Non, votre réalité, demain matin... (Photo: Austin Distel/Unsplash)

BLOGUE. Le télétravail, vous connaissez, à tout le moins vous en avez déjà entendu parler. Travailler depuis chez soi de temps à autre, ou encore depuis un café sympathique, est aujourd’hui monnaie courante; et ce, même si encore quelques employeurs font encore la sourde oreille à ce sujet, craignant surtout de ne plus avoir le contrôle sur leurs employés si jamais ceux-ci se trouvaient à distance ne serait-ce qu’une matinée, et ne comprenant donc toujours pas que nous sommes aujourd’hui en plein 21e siècle, et non plus au taylorisme du 20e siècle.

Or, il se trouve qu’une nouvelle tendance est en train de voir le jour, qui va un pas plus loin que le télétravail. Son nom? Eh bien, elle n’en a pas encore vraiment, il faudrait lui en trouver un : en anglais, on dit work-from-anywhere (WFA), ce qui évoque la possibilité de travailler de n’importe où aussi longtemps qu’on le souhaite, et donc une flexibilité non plus temporaire et locale (le télétravail), mais durable et géographique (le WFA). Par exemple, au lieu de travailler les mercredis depuis chez soi, il s’agit ici plutôt de travailler, par exemple, six mois d’affilée depuis Islamorada, en Floride. Genre.

La question saute aux yeux : certes, le WFA – je me permets une suggestion de traduction, le TSF, pour «travail sans frontière» – fait rêver, mais est-ce vraiment une bonne solution pour travailler? Cela permet-il d’être productif? Et cela peut-il être payant pour l’employeur?

La bonne nouvelle du jour, c’est que je suis en mesure de répondre à ces interrogations. Grâce à une étude intitulée Work-from-anywhere : The productivity effects of geographic flexibility, signée par : Prithwiraj Choudhury, professeur de management à la Harvard Business School (HBS), à Boston (États-Unis), assisté de son étudiant Cirrus Foroughi; et Barbara Larson, professeure de management à l’École de commerce D’Amore-McKin de l’Université Northeastern, également à Boston. Regardons ça d’un peu plus près…

PLUS : Ça vous dirait de travailler une semaine depuis Punta Cana?

Les trois chercheurs ont noté que de plus en plus d’entreprises adoptaient le TSF, ces temps-ci : GitLab (conception de logiciels), Akamai (services de serveurs informatiques), Github (conception de logiciels), DataSax (conception de logiciels), ou encore la Nasa (aéronautique), pour ne citer qu’elles. Leurs employés peuvent, s’ils le désirent, travailler de n’importe où sur la planète, aussi longtemps qu’ils l’entendent, pourvu que celui ne nuise en rien à l’efficacité de l’équipe pour laquelle ils travaillent, en particulier concernant les deadlines à respecter impérativement. Ce qui, de nos jours, ne représente pas un gros défi technologique : rien de plus simple que d’avoir des vidéoconférences avec n’importe qui sur la planète; à condition, bien entendu, d’avoir une bonne connexion Internet et un décalage horaire qui ne force pas l’employé en TSF à se lever à 2h du matin pour parler en direct à son boss.

Et ils se sont demandé, comme nous, si c’était là une bonne façon de travailler, ou pas. Et par suite, si cette mode avait le potentiel de se transformer en véritable phénomène sociétal.

Pour s’en faire une idée, ils ont plongé dans les données à ce sujet de l’United States Patent and Trademark Office (USPTO), le Bureau américain des brevets et des marques de commerce, l’instance administrative chargée d’officialiser les marques et les brevets déposés aux États-Unis. C’est que le Bureau est un adepte du TSF – et du télétravail – depuis plusieurs années, ce qui permet, entre autres, d’analyser la productivité des employés qui ont opté pour le TSF (la productivité avant versus celle après), ou encore de comparer les productivités de ceux qui sont en télétravail et de ceux qui sont en TSF. Aussi simplement que ça.

Résultat? Il est clair et net:

> Avantage au TSF. Les employés en TSF affichent, en général, une productivité supérieure de 4,4% à celle de ceux qui sont en télétravail. Et ce, sans que cela ne se traduise par une surcharge de travail «significative» pour ceux qui demeurent au bureau (en effet, la «mauvaise communication» qui peut se produire lorsqu’on communique à distance les uns des autres peut souvent amener celui qui est loin à livrer un travail qui ne correspond pas à 100% aux attentes, et au lieu de le lui renvoyer, les collègues du bureau préfèrent se charger eux-mêmes de boucler le travail comme il aurait dû l’être…).

Ça n’a l’air de rien, mais une productivité supérieure de 4,4%, c’est considérable, en vérité. Imaginez que cela concerne des ventes : à votre avis, quel n’est pas le vendeur qui, aujourd’hui, n’aimerait pas voir ses ventes progresser d’un coup de près de 5%? Vous voyez…

Maintenant, comment expliquer un tel bond de productivité? Les trois chercheurs ont creusé dans leurs données, et identifié trois éléments intéressants à ce sujet:

– Un lieu agréable à vivre. Le réflexe des employés en TSF est, en général, de s’installer durablement dans un lieu agréable à vivre, l’un des critères de l’agréabilité étant le faible coût de la vie en comparaison à là où ils vivaient auparavant. Ça peut consister à aller vivre neuf mois au Costa Rica, au bord de la mer, dans une petite maison dotée d’une bonne connexion Internet. Or, il semble, selon les chercheurs, que ce bon coup financier booste littéralement la motivation des employés, à tel point que leur productivité s’en ressent positivement, jour après jour.

– Un bénéfice psychique. Un autre critère de l’agréabilité du lieu choisi est la qualité de vie que celui-ci offre : la vie y est moins stressante, plus douce, plus simple. Cette simplicité du quotidien procure, toujours selon les chercheurs, «un bénéfice psychique». Et ce dernier booste tout naturellement la productivité de la personne concernée.

– L’importance d’un lien régulier. Le seul déclin que la productivité des employés en TSF noté par les chercheurs concerne le cas où les contacts avec le manager installé au bureau ne sont pas réguliers. Inévitablement, les efforts se relâchent, et par suite, la productivité elle-même. C’est humain. En revanche, il semble que la régularité de ces contacts-là ait une incidence positive sur le rendement de l’employé en TSF, selon les chercheurs de Harvard et de la Northeastern.

Voilà. Le «travail sans frontière» semble bel et bien une nouvelle pratique bénéfique pour la productivité des employés. Les employeurs gagneraient donc à l’expérimenter sur une équipe pilote, histoire d’évaluer son impact sur le moral et sur la motivation des troupes. Puis, le cas échéant, à généraliser cette mesure à l’ensemble de l’organisation.

Qui sait? Peut-être bien que ce billet de blogue changera bientôt votre vie à tout jamais (pour cela, glissez-en une copie sur le bureau de votre boss, demain matin…). Et si jamais c’était le cas, je compte sur vous pour m’envoyer une carte postale depuis, disons, la Surfrider Beach de Malibu…

En passant, l’humoriste français Pierre Dac aimait à dire, pince-sans-rire : «Il est préférable d’être ailleurs lorsqu’autre part n’est plus ici».

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À propos de ce blogue

EN TÊTE est le blogue management d'Olivier Schmouker. Sa mission : aider chacun à s'épanouir dans son travail. Olivier Schmouker est chroniqueur pour le journal Les affaires, conférencier et auteur du bestseller «Le Cheval et l'Äne au bureau» (Éd. Transcontinental), qui montre comment combiner plaisir et performance au travail. Il a été le rédacteur en chef du magazine Premium, la référence au management au Québec.

Olivier Schmouker

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