Changer de boss en catastrophe? Pas une bonne idée!

Publié le 15/11/2019 à 06:06

Changer de boss en catastrophe? Pas une bonne idée!

Publié le 15/11/2019 à 06:06

Thierry Henry est le nouvel entraîneur-chef de l'Impact. (Photo: Getty Images)

BLOGUE. La nouvelle est énorme. Fracassante. L’Impact de Montréal a annoncé hier que Thierry Henry allait être le nouvel entraîneur-chef de son équipe de soccer!

Thierry Henry? Il s’agit ni plus ni moins que d’un être d’exception. Regardez un peu ça:

– Champion du monde avec l’équipe de France en 1998. Il détient toujours le record de buts marqués pour l’équipe de France, avec 51 buts en 123 matchs, devant Michel Platini.

– Meilleur buteur de toute l’histoire du club d’Arsenal, avec 228 buts en huit saisons. Un club avec lequel il a remporté deux titres de Champion d’Angleterre et trois Coupes d’Angleterre.

– Deux titres de Champion d’Espagne avec le FC Barcelone. Un club avec lequel il a remporté la Ligue des champions de l’UEFA.

Ce n’est pas tout. Après avoir mis un terme à sa carrière de joueur en 2013, alors qu’il jouait en MLS pour les New York Red Bulls, il est devenu entraîneur. Il a d’abord fait ses griffes à Arsenal, puis il est devenu en 2016 entraîneur adjoint de l’équipe de Belgique, les fameux «Diables rouges». Résultat? Celle-ci occupait alors le 5e rang du classement mondial de la FIFA, et très vite elle s’est mise à en occuper le 1er rang : actuellement, elle est toujours considérée comme la meilleure équipe nationale du monde, juste devant la France, la Championne du Monde en titre depuis 2018.

Pas pire, n’est-ce pas? Avec une telle fiche de route, on peut raisonnablement s’attendre à le voir faire des étincelles avec l’Impact.

Mais voilà, comment savoir si la chimie va prendre, ou pas? Difficile, voire impossible, à dire, pensez-vous sûrement. Eh bien, permettez-moi de vous contredire, si tel est le cas. C’est que j’ai mis la main sur une étude passionnante à ce sujet, intitulée Coaches on fire or firing the coach? Evidence of the impact of coach changes on team performance from Italian Serie A et signée par trois professeurs d’économie : Alessandro Argentieri, de l’Université agricole de l’Équateur, à Guayaquil (Équateur); Luciano Canova, de l’Université d’affaires ENI, à Milan (Italie); et Matteo Manera, de l’Université de Milan-Bicocca, à Milan (Italie).

Regardons ensemble de quoi il retourne, d’autant plus que les résultats de cette étude – comme vous allez le voir – peuvent avoir une incidence considérable sur votre propre quotidien au travail. Si, si…

Les trois chercheurs italiens se sont plongés dans les bases de données de la Serie A, c’est-à-dire sur toutes les statistiques du championnat d’Italie de soccer. Et ce, pour les saisons allant de 2007-2008 à 2016-2017. Leur objectif? Regarder si le changement brutal d’entraîneur-chef avait le moindre impact sur la performance de l’équipe en question. Leur idée consistait à voir s’il est bon, ou pas, pour une équipe de soccer de changer subitement d’entraîneur-chef à la suite d’une série de déconfitures; puis, à regarder dans quelle mesure les enseignements de cette analyse étaient applicables au monde du travail : est-il bon, ou pas, de changer brutalement de boss lorsque l’équipe de celui-ci va d’échec en échec?

Ainsi, ils ont scruté à la loupe la performance des équipes à la suite du départ précipité de leur entraîneur-chef, en considérant surtout trois critères :

– Les statistiques individuelles de chacun des joueurs de l’équipe;

– Les points engrangés par l’équipe jusqu’à la fin de la saison;

– Les points engrangés par l’ensemble des équipes jusqu’à la fin de la saison.

Et ils ont tenu compte – je pense que ça mérite d’être souligné – d’un phénomène socioéconomique dénommé le «fléchissement d’Ashenfelter». De quoi s’agit-il? Laissez-moi vous l’expliquer…

Orley Ashenfelter est un éminent professeur d’économie de l’Université de Princeton, aux États-Unis. Il est spécialisé dans l’économie du travail – il s’est notamment intéressé aux éléments déclencheurs d’une grève –, mais s’est vraiment fait connaître grâce à ses travaux économétriques de prédiction de la qualité des vins. Ses recherches multiples et variées l’ont amené à mettre au jour, dans les années 1970, un curieux phénomène : la régression vers la médiane.

Il a en effet noté que dans un environnement stochastique – où une part de hasard influence chaque résultat – lorsqu’une variable prend une valeur extrême, les valeurs qui suivent ont tendance à se rapprocher de la médiane. Dit plus simplement, lorsqu’une équipe de soccer enregistre une lourde défaite (plus forte que celle à laquelle on s’attendait), puis encore une autre défaite d’affilée, eh bien, les probabilités que le match suivant se traduise par une bonne performance (un gain) sont boostées, et encore plus pour le quatrième match, et encore plus pour le cinquième.

La beauté de la chose, c’est que ce phénomène est statistique : on ne se trompe pas en affirmant d’avance qu’une équipe va bientôt finir par renouer avec la victoire dans les prochains matchs; c’est mathématique, c’est quasiment inévitable. Il lui est impossible d’accumuler défaite catastrophique après défaite catastrophique. Nécessairement, l’équipe va reprendre le dessus, et se remettre à savourer le goût délicieux de la victoire.

Ce phénomène, on l’appelle aujourd’hui le «fléchissement d’Ashenfelter» : il veut qu’une série de variables évoluant dans un environnement empreint d’imprévisibilité tend irrésistiblement vers une valeur médiane – en l’occurrence, la performance «moyenne» de l’équipe. En conséquence, oui, une équipe peut trébucher une fois, deux fois, disons même trois fois de suite, mais jamais quatre, cinq ou six fois d’affilée. (Ou alors, c’est qu’elle a complètement implosé, qu’elle n’est plus que l’ombre d’elle-même à la suite d’une incroyable catastrophe.)

Pourquoi, donc, tenir compte de ce phénomène? C’est que lorsqu’un entraîneur-chef est brutalement remercié, c’est toujours à la suite d’une série de défaites injustifiables. Si bien que l’arrivée d’un nouvel entraîneur-chef survient toujours, de manière concomitante, au moment précis où l’équipe commence justement à reprendre le dessus, à renouer avec la victoire, comme le veut le phénomène du «fléchissement d’Ashenfelter» : ces gains ne sont pas dus, en vérité, au nouvel entraîneur-chef, mais tout simplement au fait que la performance de l’équipe tend alors irrésistiblement vers sa performance «moyenne».

Bref, les trois chercheurs italiens ont tenu compte du fait qu’il était trompeur de croire que le renouement de l’équipe avec la victoire résultait de l’arrivée du nouvel entraîneur-chef. Il n’y a là aucun lien de cause à effet, d’un point de vue statistique.

Bon. Qu’ont-ils dès lors trouvé? Ceci :

– Aucun impact. L’arrivée du nouvel entraîneur-chef n’a, en général, aucun impact significatif sur la performance de l’équipe à court, moyen et long terme.

– Rarement un impact négatif. À noter que les rares fois où cela se traduit immédiatement par une performance boostée des joueurs, l’effet n’est que de courte durée; et si jamais le même entraîneur-chef demeure en poste «longtemps», cela finit par avoir un impact négatif sur la performance de l’équipe. Oui, négatif.

Maintenant, quelles sont les implications de ces résultats pour le monde du travail? Les trois chercheurs italiens ont considéré nombre d’études (Pieper, Nuesh & Franck, 2014; etc.) qui montraient qu’un entraîneur-chef d’une équipe de sport avait, somme toute, le même profil qu’un manager expérimenté d’une équipe de travail ainsi que les mêmes défis à relever : les deux ont souvent le même âge (entre 40 et 60 ans), la même faculté de faire face à des situations stressantes, la même nécessité de bien communiquer avec chaque membre de son équipe, le même besoin de motiver chacun à donner son 110%, etc.

En conséquence, ils ont concocté un modèle de calcul permettant de voir si le changement brutal d’un manager avait le moindre impact sur la performance de l’équipe concernée. Résultat? Il est clair et simple:

– Un impact globalement négatif. En général, l’arrivée subite d’un nouveau boss se traduit par une «baisse significative» de la performance individuelle des membres de l’équipe de travail. Certes, les uns et les autres peuvent à court terme redoubler de motivation et d’efforts, et ainsi enregistrer une bonne performance, mais un relâchement durable finit systématiquement par se produire, et on en arrive à une performance globale déclinante.

Donc, ce n’est pas une bonne idée que de virer du jour au lendemain un boss dont l’équipe est en pleine déconfiture. Non, ce n’est pas la bonne méthode pour renouer avec une bonne performance. Car le nouveau boss ne sera pas alors en mesure de redresser la barre, aussi doué soit-il. L’idéal, c’est plutôt d’assurer une transition la plus harmonieuse possible, en se donnant le temps d’identifier les écueils sur lesquels ne cessent de buter l’équipe ainsi que les meilleures solutions pour les esquiver avec style à l’avenir.

Revenons à présent à Thierry Henry, et le contexte de son arrivée à la tête de l’Impact. Rémi Garde a été brutalement démis de ses fonctions d’entraîneur-chef en août dernier, à la suite d’une série de contre-performances de l’équipe montréalaise. Wilmer Cabrera a pris sa place, en catastrophe.

Selon les enseignements de l’étude, c’est Wilmer Cabrera qui a eu le rôle ingrat : l’équipe a certes redressé un peu la barre peu après, non pas grâce à lui mais au phénomène de «fléchissement d’Ashenfelter», puis s’est retrouvée passablement déclinante. Et voilà Thierry Henry, qui prendra ses fonctions dans deux mois, au moment de la reprise, en janvier 2020. Autrement dit, le Français a la chance inestimable de jouir d’une longue période de transition, de ne pas pâtir d’une arrivée brutale, ce qui devrait lui sauver la mise.

«Cette nomination, deux mois avant la reprise, nous permettra d’avoir le temps de construire l’équipe avec celui qui va bientôt la piloter», dit à ce sujet Olivier Renard, le directeur sportif de l’Impact.

«On va commencer par le commencement, tout doucement, et remettre de bonnes bases, pour que ce club se retrouve où il doit être, indique Thierry Henry. Ce qui nous permettra de donner ensuite le maximum pour amener l’équipe aux séries.»

Et d’ajouter : «On va essayer d’avoir notre style, notre philosophie. Après, ça passe par le travail, la rigueur et le professionnalisme. J’espère bien qu’on va tous tirer dans le même sens pour pouvoir retourner aux séries, c’est super important.»

On le voit bien, tous les indicateurs semblent bel et bien au vert. Rendez-vous en fin de saison pour voir si la performance de l’Impact aura été à la hauteur des attentes…

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À propos de ce blogue

EN TÊTE est le blogue management d'Olivier Schmouker. Sa mission : aider chacun à s'épanouir dans son travail. Olivier Schmouker est chroniqueur pour le journal Les affaires, conférencier et auteur du bestseller «Le Cheval et l'Äne au bureau» (Éd. Transcontinental), qui montre comment combiner plaisir et performance au travail. Il a été le rédacteur en chef du magazine Premium, la référence au management au Québec.

Olivier Schmouker

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