Que penser de la «saga Ricardo»?

Publié le 14/01/2020 à 11:11

Que penser de la «saga Ricardo»?

Publié le 14/01/2020 à 11:11

Ricardo Larrivée

Ricardo Larrivée (Photo: Daphné Caron)

BLOGUE INVITÉ. Vous avez été nombreux à me partager l’article du Journal de Montréal s’intitulant «Ricardo a de l’appétit pour les millions de l’État». Avec un titre aussi savoureux qu’exagéré, on y apprend, que sa partenaire de vie et d’affaires, Brigitte Coutu, s’est récemment inscrite au registre des lobbyistes afin de pouvoir faire des représentations envers le Gouvernement du Québec dans l’espoir d’obtenir un prêt de 2 millions de dollars.

Cette somme, selon leurs dires, servira à entamer une profonde refonte technologique de l’entreprise (site web, application…) ainsi qu’à l’embauche de personnel.

À mes yeux, ce qui est le plus intéressant de l’article n’est pas le fait de vouloir un prêt (j’y reviens plus tard), mais que la principale raison de cette refonte est liée au fait que les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) et autres géants du web sont entrain de saigner à blanc l’empire du populaire chef Ricardo. On y apprend notamment qu'au cours des deux dernières années, les revenus publicitaires de l’entreprise ont fondu de 45%... de quoi ne plus faire lever la pâte!

Comme lors de tout débat entourant une personnalité bien connue du grand public, les commentaires de toutes sortes ne se sont pas fait attendre! Inadmissible pour les uns, tout à fait justifié pour les autres, certains ont attiré mon attention, notamment celui de l’entrepreneure Josianne Brousseau, co-fondatrice de l’agence Neomedias, spécialisée en marketing web (un grand merci à mon amie Anne Marcotte de me l’avoir transféré!).

Avant de revenir sur sa lettre ouverte, permettez-moi d’y aller de quelques constatations.

Premièrement, pour toute personne qui a un minimum de connaissance dans le monde des affaires, faire une demande de prêt, donc un emprunt monétaire remboursable et non une subvention (par définition non remboursable), c'est absolument normal. De la plus petite entreprise à la grande multinationale, le gouvernement a mis en place des outils financiers, comme Investissement Québec, afin permettre aux entreprises  québécoises de croître, d’exporter, d’embaucher et de s’automatiser. L'objectif de ces programmes est de rendre les entreprises d'ici plus concurrentielles par rapport aux concurrentes provenant des quatre coins du monde et qui sont également supportées par leur propre gouvernement.

Cette aide, si précieuse, permet à des milliers d’entreprises de toutes tailles de pouvoir rester québécoises et surtout de créer des emplois, de la richesse collective et de la fierté.

 

Dénigrer les entreprises d'ici

Ça me fascine à quel point nous sommes les premiers à déchirer nos chemises quand une entreprise d’ici est acquise par des intérêts étrangers (St-Hubert, Cirque du Soleil, et j’en passe). Quand vient le temps d’aider une entreprise d’ici, nous hurlons à l’injustice! Ricardo, comme tout autre entrepreneur québécois, a le droit absolu d’utiliser tout outil financier disponible lui permettant de rester compétitif ou de devenir un leader dans son domaine.

Je siège depuis quelques années au conseil d’administration d’Investissement Québec. Je trouve important de noter que je n’ai et n’aurai absolument aucun mot et ou connaissance de ce dossier précis. Cependant, je suis aux premières loges pour voir à quel point ce type de support est indispensable pour nos entrepreneurs et pour notre économie.

Revenons maintenant sur la lettre ouverte de Josianne. Pour commencer, chapeau! Elle a eu du flair d’écrire celle-ci. C’est, selon-moi, un joli coup marketing de sa part! Bien que je sois d’accord avec certaines de ses «reproches» je crois qu’elle a tort de jeter tout le blâme sur Ricardo en fermant les yeux sur la nouvelle réalité des revenus publicitaires qui ont mené aujourd’hui son entreprise dans l’eau chaude.

 

Les recettes c’est bien, l’être humain c’est mieux

Effectivement, elle a raison. Ricardo avait tout pour réussir dans un univers où les réseaux sociaux sont omniprésents. Certes la page Facebook de Ricardo Cuisine est suivie par près d’un demi-million de fans (quoi que je sois surpris du faible taux d’engagement considérant le nombre d’adhérents). Par contre, on se demande où se cache l’homme que tous aiment? Facebook... non. Instagram... non. LinkedIn... non. Ricardo, c’est pourtant l’ultime influenceur! On veut le suivre, être son ami, savoir ce qu’il fait, ce qu’il pense.

Où est sa relève, pourtant si naturelle et intelligente? Avec une notoriété si grande, un respect si immense, une histoire si belle, pourquoi se cacher, surtout en 2020, derrière «que» des recettes?

En quelques années à peine, on a vu Ricardo cuisiner à la télé, on a acheté son magazine et on veut à présent le suivre dans son quotidien… mais il n’a pas suivi. Comme dirait l’autre, la presse écrite et la télé, c’est tellement 2019!

En tant qu’entreprise qui a bâti une superbe image de marque avec son propre prénom et son visage, il est vrai, vu de l’extérieur, que Ricardo (ou son équipe) a sous-estimé l’important virage numérique des dernières années qui a beaucoup plus à voir avec l’arrière de la recette qu'avec la recette elle-même.

Des centaines de milliers de personne, moi le premier, suivraient le quotidien d’un Ricardo au marché, en vacances, au chalet, ou ailleurs. Oui, c’est un immense sacrifice personnel à faire (il est facilement possible d’établir des limites). C’est le prix à payer quand l’entreprise se nomme Ricardo.

Lentement mais sûrement, au fil des ans, nous avons perdu ce que nous aimions le plus de Ricardo, soit... Ricardo!

Josianne démontre, par de multiples exemples, comment le dirigeant aurait pu profiter de ce qu’amènent les GAFA, plutôt que de devenir victime de celles-ci. C’est vrai qu'aujourd’hui, avec très peu de moyens, seul ou avec une mini équipe, certains arrivent à bâtir de véritables succès exclusivement sur le web. Imaginez ce que l’on peut faire quand tout un peuple nous adule!

 

Monétiser la popularité de Ricardo

Combien d’années ai-je attendu les plats à cuisiner Ricardo? Pendant que Goodfood ou Cook It accumulaient des abonnés par milliers, Ricardo a décidé d’ouvrir des restos/cafés, certes très bons, mais dans une industrie qui est reconnue pour dégager de très minces marges bénéficiaires et qui doit composer avec une grave pénurie de main d’œuvre qualifiée.

Combien d’années ai-je attendu des pizzas surgelées, des pâtes, une gamme d’épices Ricardo comme le fait si bien Stefano Faita avec ses pizzas et sauces? Oui il y avait les casseroles, cuillère et mijoteuses, mais où étaient les produits à mettre dedans? Une pierre à pizza ou un moule à gâteau c’est l’achat d’une vie. De la sauce à pizza ou du ketchup, on peut en racheter chaque mois.

Étant référence culinaire ultime au Québec depuis plus de 20 ans, comment se fait-il qu’il ait pris tant de temps à se diversifier dans l’univers culinaire et à monétiser cette popularité? Tristement, je réalise que Ricardo n’a pas su s’adapter à la transformation des habitudes de vie, autant culinaires que numériques.

 

Quelle est la responsabilité des GAFA?

Cependant, je suis en total désaccord avec Josianne sur un point essentiel (et non le moindre) de toute cette saga, la responsabilité des GAFA. La dictature de ces empires du web fait aussi partie de ce problème en particulier. En s’accaparant à vitesse grand V l’essentiel des revenus publicitaires mondiaux, ces entreprises font des ravages notamment dans l’univers de la presse écrite.

Bien que je sois conscient qu’en 2020, il faille danser avec ces monstres pour réussir en affaires, ça ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas un réel problème avec ceux-ci.

Comment expliquer que ses entreprises jouent dans le même terrain de jeu que toutes les autres, mais sans être soumises aux mêmes règles? Elles sont omniprésentes, puissantes et riches financièrement et elles réussissent à éviter, par multiples acrobaties comptables et juridiques, les lois commerciales et fiscales mettant à risque les entreprises évoluant dans la même sphère qu'elles.

Il est encore une fois, trop facile de jeter le blâme sur Jeff Bezos, Mark Zuckerberg et compagnie. Oui les agissements des GAFA font partie du problème. Cependant, celui-ci est aussi attribuable au comportement de nos dirigeants (gouvernements provincial et fédéral) qui n’ont, soyons-franc, pas le courage d’agir afin de rendre les règles du jeu équitables pour tous (rappelons-nous de la saga Netflix - Mélanie Joly).

Je n’ai pas l’habitude de me pencher aussi en profondeur sur un sujet lors de mes chroniques, cependant, autant l’entreprise que le sujet me passionnent. Je croyais bon rectifier les faits sur le financement corporatif et, surtout, soulever un réel problème que nous ne faisons que «pelleter en avant».

 

Que l'on aime ou pas Ricardo

D’un côté plus personnel, je vous dirais que lire certains commentaires m’ont attristé. Que l’on aime ou pas Ricardo (ça existe une personne qui ne l’aime pas ?) je crois, que malgré le fait qu’il ait raté son virage numérique et qu’il se soit, peut-être, un peu trop éloigné de son public, qu’il a réussi à bâtir une superbe entreprise envers laquelle nous pouvons tous être fier.

Je ne connais pas beaucoup de personnes qui ont amorcé leur carrière comme animateur radio en Saskatchewan et qui, une trentaine d’années plus tard, comptent plus de 200 employés, ont publié plusieurs best-sellers et ont remporté des prix à travers le monde pour leurs livres et leurs émissions de télé.

Pour conclure, je vais suivre les pas de Josianne en offrant à Ricardo et son équipe mon entière collaboration afin de réfléchir à la pérennité de l'empire Ricardo. Je n’ai pas énormément de temps, mais je suis un grand fan et je crois sincèrement que le Québec a besoin d’un Ricardo fort, fier et numérique.

À propos de ce blogue

Je me suis lancé en affaires quelques jours après avoir gradué de l’Université de Montréal en science politique. Un peu par hasard, beaucoup par folie, je suis devenu entrepreneur sans trop savoir ce qui m’attendait. Bien que ma première expérience en affaires fut catastrophique, je suis tombé en amour avec l’entrepreneuriat. Aujourd’hui, je suis à la tête d’un des plus grand producteurs de spiritueux et prêt-à-boire en Amérique du Nord et ce ne sont pas les projets qui manquent! Depuis novembre 2015, je partage chaque semaine ici mes idées, mes opinions et ma vision sur le monde des affaires et les sujets de société qui m’interpellent. Bienvenu dans mon monde!

Nicolas Duvernois

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