Iniquités sociales et rémunération des PDG

Publié le 07/03/2023 à 08:10

Iniquités sociales et rémunération des PDG

Publié le 07/03/2023 à 08:10

Jusqu’à quel point ces rémunérations sont-elles justifiées et acceptables ? (Photo: 123RF)

BLOGUE INVITÉ. Selon un rapport du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) publié en janvier 2023, la rémunération moyenne des 100 plus hauts dirigeants canadiens a atteint 14,1 millions de dollars en 2021. Si l’on compare cette rémunération à celle d’un travailleur canadien moyen, soit 58 800 $, les PDG de ces 100 grandes entreprises ont donc gagné en moyenne 243 fois plus que le salarié moyen.

Toujours dans ce même rapport, nous apprenons que ce ratio d’équité entre la rémunération des plus hauts dirigeants et le salaire moyen des travailleurs ne cesse de se creuser. Ce ratio est passé de 104 fois en 1988 à 155 en 2009, puis à 243 en 2021. Cette tendance a de quoi inquiéter. Peut-être faudrait-il parler à présent de ratio d’iniquité salariale tellement l’écart est devenu aberrant.

Dans l’un de mes textes précédents de cette chronique, j’observais que «la recherche d’une rémunération jugée acceptable par l’ensemble des parties prenantes est un sujet de préoccupation. Le spectre des vives critiques exprimées en 2008 — coïncidant avec la grande crise financière — en regard des rémunérations excessives et démesurément axées sur la prise de risque demeure toujours présent dans l’esprit des décideurs».

Régulièrement, des parties prenantes soulèvent des questions. Jusqu’à quel point ces rémunérations sont-elles justifiées et acceptables ? Au-delà d’un certain seuil, n’entraînent-elles pas des problèmes sociaux au sein de notre société ?

Depuis plusieurs années, des recherches académiques ont été réalisées afin de déterminer quel est l’impact d’un PDG sur la performance d’une organisation. Des études publiées au cours des dernières années suggèrent que les PDG pourraient avoir un impact de 15% sur la profitabilité d’une organisation et de 29% ou sur la rentabilité de ses actifs. D’autres chercheurs, en se basant sur la théorie des choix d’investissement appelée Q de Tobin, estiment que les PDG pourraient influencer jusqu’à 25% de la valeur au marché d’une entreprise. Soit, mais cet impact justifie-t-il que le ratio d’équité salariale atteigne maintenant des proportions aussi effarantes ? Jadis, l’inventeur et homme d’affaires américain Henry Ford estimait qu’un PDG ne devrait pas gagner plus de 40 fois le salaire moyen de ses salariés. Or, nous en sommes aujourd’hui à un ratio de 243.

Ce rapport de la rémunération du plus haut dirigeant à celle d’un salarié moyen n’est-il pas un indicateur des valeurs au sein de notre société et de ses institutions ? Selon les conclusions de certaines études, plus un haut dirigeant exige un écart élevé de rémunération en regard de ses employés, moins il accorde de l’importance aux valeurs éthiques dans son processus décisionnel et plus cette situation aggrave le degré de cynisme des employés. Au bout du compte, le ratio d’iniquité croissant crée de nouvelles personnalités modèles et un vedettariat économique où la richesse et la rémunération supplantent les valeurs d’engagement et d’aide à la communauté.

Depuis plusieurs années, certains groupes de pression canadiens et américains, dont le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires («MÉDAC») ici au Québec, suggèrent aux entreprises de divulguer ce ratio d’équité. L’objectif vise à créer un contrepoids à l’utilisation de la méthode de balisage de la rémunération auprès de pairs. Ceci encouragerait une discussion saine et nécessaire sur cette question dans une perspective éthique et de justice sociale.

Cette question concerne tout le monde. Les travailleurs, certes, mais aussi les actionnaires (et les gestionnaires de caisses de retraite) dans la mesure où cette rémunération excessive finit par exercer une ponction abusive sur la rentabilité d’une entreprise.

Les facteurs ESG ont pour objectif de prendre des moyens pour améliorer notre environnement dans toutes ses facettes. Je constate avec une certaine amertume qu’il existe fort peu d’initiatives et d’objectifs pour réduire cet écart et rendre ainsi la rémunération de ses hauts dirigeants juste et raisonnable. Est-il possible qu’il soit plus facile de parler de réduire les GES que d’établir une plus grande justice salariale ?

Je terminerai cette chronique par une citation de l’intellectuel français Jacques Attali. «Dans les démocraties les plus avancées surgira l’idée d’un revenu maximal. Elle sera d’abord aussi insupportable aux puissants que le fut, en son temps, l’idée d’un revenu minimal. Puis elle fera

son chemin et s’imposera, sans suffire à réduire les injustices, qui tiennent au moins autant à l’absence de mobilité sociale qu’à l’inégalité des revenus. Mais elle permettra, au moins, de donner un peu de réalité à cette proposition censée fonder la démocratie : tout homme en vaut un autre.»

 

À propos de ce blogue

Économiste, titulaire d’une maîtrise en administration des affaires, ainsi que d’une certification en gouvernance, Louise Champoux-Paillé se distingue par une carrière de pionnière dans le domaine des services financiers et professionnels, sa participation à plusieurs conseils d’administration et son engagement à la promotion de la saine gouvernance et de la représentation des femmes au sein des instances organisationnelles. Louise Champoux-Paillé a été présidente fondatrice du Bureau des services financiers, l’ancêtre de l’Autorité des marchés financiers. Elle enseigne la gouvernance et la gestion des risques à l’UQAM et a été nommée récemment co-directrice du Centre Lorenzetti (Université Concordia) dont l’objectif est de créer un carrefour d’expertise et de recherche durablement consacré aux femmes entrepreneuses et dirigeantes. À la recherche constante des nouvelles tendances en matière de gouvernance depuis quinze ans, Louise Champoux-Paillé parcourt quotidiennement différentes publications et études en accordant une attention particulière aux stratégies utilisées par les organisations pour intégrer les facteurs ESG dans leur vision, leur fonctionnement et leur plan de développement et ainsi répondre aux attentes des investisseurs, des actionnaires et de l’ensemble de leurs parties prenantes Louise Champoux-Paillé est membre de l’Ordre du Canada, chevalière de l’Ordre national du Québec, Fellow de l’ordre des administrateurs agréés du Québec et récipiendaire de prix de distinction de l’UQAM et de l’Université Laval. Elle a été admise au Cercle d’excellence de l’Université du Québec. Récemment, la médaille de l’Assemblée nationale du Québec lui était décernée pour l’ensemble de sa carrière.

Louise Champoux-Paillé
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