ESG: le facteur S ou l'enfant du milieu

Publié le 06/09/2022 à 13:48

ESG: le facteur S ou l'enfant du milieu

Publié le 06/09/2022 à 13:48

L’intérêt récent porté au facteur S — l'enfant du milieu des facteurs ESG — est-il une mode circonstancielle ou constitue-t-il un élément pivot? (Photo: 123RF)

BLOGUE INVITÉ. Parmi les facteurs environnementaux et sociaux, ainsi que ceux liés à la gouvernance (ESG), le facteur social (S) souffre dans une certaine mesure de la position inconfortable d’enfant du milieu qui cherche sa place au sein de la fratrie.

On éprouve de la difficulté à le définir de manière précise. Ce facteur couvre un vaste éventail de domaines fort diversifiés, tels les droits humains, la diversité, la distribution équitable de la richesse, les libertés individuelles, les relations avec les peuples autochtones, les chaînes d’approvisionnement, la santé et le bien-être des employés, les relations syndicales, la protection de la vie privée, pour ne citer que ceux auxquels l’on se réfère le plus souvent.

 

L’impact de la crise de la COVID-19

À compter de mars 2020, la crise de la COVID-19 a servi de véritable tremplin pour ce facteur, vu les répercussions que cette crise a eues, notamment sur le marché du travail. Comme l’a indiqué l’Organisation des Nations Unies, la COVID-19 et la pandémie ont fait peser une menace directe sur les progrès en matière d’égalité entre les sexes et fut à l’origine d’un recul significatif au regard des avancées des dernières années.

Le télétravail a fait apparaître la nécessité de permettre à tous les travailleurs de bénéficier de véritables possibilités de conjuguer vie familiale et vie professionnelle. Si bien que la gestion des ressources humaines occupe aujourd’hui une place fondamentale du facteur S des ESG.

Un autre élément a contribué à donner plus d’importance et de notoriété au facteur S, soit le développement du concept du capitalisme des parties prenantes. Klaus Schwab, président exécutif du Forum de Davos, écrivait dans son Manifeste de 2020,  que «l'objectif d'une entreprise est d'engager toutes ses parties prenantes dans une création de valeur partagée et durable. En créant une telle valeur, une entreprise sert non seulement ses actionnaires, mais aussi toutes ses parties prenantes — employés, clients, fournisseurs, communautés locales et la société dans son ensemble».

Klaus Schwab, fondateur et président exécutif du Forum économique mondial (Photo: 123RF)

Soulignons également l’importance accrue accordée par les investisseurs institutionnels canadiens à cette dimension des facteurs ESG. Selon un sondage effectué par le groupe Milani, «les investisseurs et autres parties prenantes désirent comprendre comment les entreprises gèrent leur main-d’œuvre ainsi que la santé et la sécurité des employés, des fournisseurs et des clients. Alors que le facteur E était nettement prédominant avant la crise de la COVID-19, le S pointe maintenant en tête des préoccupations des investisseurs. Ces questions sont désormais évaluées de près et intégrées dans les modèles financiers, ce qui pourrait avoir un impact sur l’accès au capital pour les entreprises émettrices».

Je m’en voudrais de ne pas souligner le rôle des ESG dans la rémunération. Le cabinet-conseil Hugessen a complété une étude auprès des entreprises de l’indice S&P/TSX60 en portant sur l’intégration des facteurs ESG dans la rémunération des hauts dirigeants, en 2019 par rapport 2013. Bien que cette étude ait été réalisée avant la pandémie, on y constate que, parmi les entreprises qui incluent les facteurs ESG dans le processus d’évaluation des hauts dirigeants, le premier facteur considéré est celui de la santé et sécurité au travail, suivi de près par l’environnement, et la culture organisationnelle en troisième position.

 

Phénomène de mode ou intérêt durable?

L’intérêt récent porté au facteur S est-il une mode circonstancielle ou constitue-t-il un élément pivot qui permettra de mesurer l’impact d’une organisation à aider notre société à devenir plus juste et équitable?

J’aimerais avancer ici une avenue de réflexion qui fut récemment proposée par le professeur Jason Paul du Center for Impact Sciences à l’Université de Chicago. À l’instar de la matrice de matérialité conçue initialement par le Sustainability Accounting Standards Board (SASB) pour mettre en lumière les facteurs ESG pouvant avoir un impact financier négatif, pourquoi ne pas développer une matrice d’impact permettant d’identifier les facteurs ESG ayant un impact positif sur la performance financière, voire extra-financière des organisations.

À titre d’illustration, le professeur Jason Paul donne l’exemple de l’investissement par les organisations dans l’éducation et le développement de talents dans les sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (« STIM ») afin d’accroître la capacité d’innovation et la croissance des entreprises des nouvelles technologies, tout en créant une société où la littératie dans les nouvelles technologies sera augmentée et supérieure.

Bref, plus les entreprises tiendront compte du facteur S dans les ESG, plus elles auront des liens solides susceptibles de créer de la valeur avec ses diverses parties prenantes, et plus elles seront performantes au plan financier et extra-financier.

Je conclurai en citant le UK Governance Corporate Code, auquel nous nous référons fréquemment en tant qu’administratrices et administrateurs: «Les entreprises n'existent pas en vase clos. Les entreprises prospères et durables soutiennent notre économie et notre société en fournissant des emplois et en créant de la prospérité. Pour réussir à long terme, les administrateurs et les entreprises qu'ils dirigent doivent établir et entretenir des relations fructueuses avec un large éventail de parties prenantes. Ces relations seront productives et durables si elles sont fondées sur le respect, la confiance et le bénéfice mutuel. En conséquence, la culture d'une entreprise doit promouvoir l'intégrité et l'ouverture, valoriser la diversité et être sensible aux opinions des actionnaires et des parties prenantes».

À propos de ce blogue

Économiste, titulaire d’une maîtrise en administration des affaires, ainsi que d’une certification en gouvernance, Louise Champoux-Paillé se distingue par une carrière de pionnière dans le domaine des services financiers et professionnels, sa participation à plusieurs conseils d’administration et son engagement à la promotion de la saine gouvernance et de la représentation des femmes au sein des instances organisationnelles. Louise Champoux-Paillé a été présidente fondatrice du Bureau des services financiers, l’ancêtre de l’Autorité des marchés financiers. Elle enseigne la gouvernance et la gestion des risques à l’UQAM et a été nommée récemment co-directrice du Centre Lorenzetti (Université Concordia) dont l’objectif est de créer un carrefour d’expertise et de recherche durablement consacré aux femmes entrepreneuses et dirigeantes. À la recherche constante des nouvelles tendances en matière de gouvernance depuis quinze ans, Louise Champoux-Paillé parcourt quotidiennement différentes publications et études en accordant une attention particulière aux stratégies utilisées par les organisations pour intégrer les facteurs ESG dans leur vision, leur fonctionnement et leur plan de développement et ainsi répondre aux attentes des investisseurs, des actionnaires et de l’ensemble de leurs parties prenantes Louise Champoux-Paillé est membre de l’Ordre du Canada, chevalière de l’Ordre national du Québec, Fellow de l’ordre des administrateurs agréés du Québec et récipiendaire de prix de distinction de l’UQAM et de l’Université Laval. Elle a été admise au Cercle d’excellence de l’Université du Québec. Récemment, la médaille de l’Assemblée nationale du Québec lui était décernée pour l’ensemble de sa carrière.

Louise Champoux-Paillé
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