Que signifie l'augmentation des taux d'intérêt pour les Canadiens?

Publié le 18/08/2023 à 17:28

Que signifie l'augmentation des taux d'intérêt pour les Canadiens?

Publié le 18/08/2023 à 17:28

(Photo: Getty Images)

Un texte d'André Gerges, B.B.A, MPA, Mini-MBA, Ph.D., coordonnateur scientifique et chercheur associé (York University), professionnel de recherche (Université Laval), consultant en management et gestion de projets

 

COURRIER DES LECTEURS. Bien que l’économie canadienne continue d’afficher des performances relativement robustes, la Banque du Canada a porté son taux directeur à 5%, poursuivant ainsi le processus d’augmentation des coûts d’emprunt, afin de ralentir l’économie et d’étouffer l’inflation galopante.

Il va sans dire que les critiques se sont multipliées lorsque la Banque a relevé ses taux, les hausses étant considérées comme néfastes pour les consommateurs, les détenteurs de prêts hypothécaires, les locataires et les propriétaires. Cependant, malgré une baisse récente (2,8% en juin versus 8,1% à pareille date l’an dernier), la Banque ne prévoit pas un retour au seuil de 2% avant probablement mi-2025, ce qui laisse entrevoir la possibilité d’une nouvelle hausse des taux. Qui plus est, la Banque ne pense pas que les taux d’intérêt reviendront à leurs niveaux d’avant-pandémie une fois l’inflation maîtrisée.

La théorie derrière les hausses consécutives des taux d’intérêt s’explique comme suit. En augmentant le coût de l’argent emprunté, la demande globale diminuera, entraînant un ralentissement économique qui réduira également le taux d’augmentation des prix. Mais après dix hausses de taux, l’économie reste plutôt résistante, ce qui témoigne de l’effet persistant des pénuries de main-d’œuvre et des perturbations de la chaîne d’approvisionnement locale et mondiale. Cela est reflété également par l’augmentation de la demande due à la croissance démographique, par l’abondance des économies réalisées durant la pandémie qui n’ont pas encore été dépensées et, bien sûr, à travers la poursuite des mesures de relance budgétaire prises par le gouvernement fédéral en vue d’atténuer l’effet de la hausse des taux.

Même si l’inflation sera contrôlée, les Canadiens ne doivent pas s’attendre à ce que les taux d’intérêt reviennent à leur niveau d’avant-pandémie. Ces taux bas étaient, à bien des égards, une anomalie historique, car dans le sillage de la grande récession de 2008-2009, ils ont été maintenus à des niveaux bas pendant trop longtemps et ont ensuite été renforcés par l’assouplissement quantitatif de la pandémie. Il existe d’importantes raisons de maintenir les taux d’intérêt à des niveaux plus raisonnables à l’avenir — c’est-à-dire un taux directeur plus proche de 4% — compte tenu des effets à long terme sur l’épargne, la productivité et l’investissement.

En fin de compte, le Canada a un problème de productivité économique — une crise de croissance. Au cours de la dernière décennie, la croissance de son PIB par habitant a été inférieure à la moyenne du G7. La lenteur de la croissance économique est due à la baisse des investissements corporatifs, et la croissance du PIB réel par habitant du Canada est en recul depuis les années 1970 et se situe actuellement à des taux observés pour la dernière fois pendant la Grande Dépression. À long terme, cela se traduit par une baisse du niveau de vie.

Des taux d’intérêt plus élevés auront des effets à court et à long terme. À court terme, ils finiront par ralentir l’économie, voire la faire entrer dans une brève période de récession — c’est là encore l’objectif d’une politique monétaire qui relève les taux d’intérêt pour réduire l’inflation. Cependant, à long terme, cette politique a des effets bénéfiques.

Premièrement, la réduction de l’inflation met fin à l’effet de distorsion de prix plus élevés et moins prévisibles sur l’économie, ce qui permet aux entreprises et aux consommateurs de prendre de meilleures décisions.

Deuxièmement, des taux d’intérêt plus élevés mettront enfin un terme à la guerre contre les épargnants de la dernière décennie, qui a réduit le rendement de l’épargne. En dépit de la pandémie d’épargne, les taux d’intérêt bas font passer les préférences de l’épargne à la consommation et l’augmentation de l’épargne accroît la masse de capitaux nationaux disponibles à des fins d’investissement.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, la fin de l’argent bon marché est en fait bénéfique pour les investissements des entreprises du point de vue de la productivité, en ce sens qu’elle oblige les entreprises à investir dans des projets présentant des taux de rendement plus élevés. Cela semble évidemment contre-intuitif dans la mesure où, selon la théorie économique standard, des taux d’intérêt plus bas signifient plus d’investissements de la part des entreprises. Mais l’investissement des entreprises comporte deux aspects: la quantité et la qualité. En fin de compte, des taux d’intérêt bas peuvent permettre de prendre des décisions d’investissement moins judicieuses ; tous les projets qui se présentent peuvent être financés. Des taux plus élevés signifient que des investissements plus productifs, avec un taux de rendement plus élevé, doivent être sélectionnés en raison des coûts d’emprunt plus élevés. En outre, la faiblesse des taux d’intérêt a également alimenté l’inflation d’actifs tels que le logement. La flambée des prix du logement au Canada est en partie due à une faible croissance chronique de l’offre combinée à une augmentation de la demande due à la faiblesse des taux d’intérêt.

La mauvaise nouvelle est donc que des taux d’intérêt plus élevés finiront par être douloureux à court terme. La bonne nouvelle, c’est qu’à long terme, une fourchette de taux d’intérêt plus raisonnable permettra aux entreprises de prendre des décisions plus judicieuses et plus productives en matière d’investissement, ce qui devrait avoir une incidence positive sur les taux de croissance du PIB par habitant à long terme.

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