Oui, l'Homo economicus est mort (mais pas encore enterré)!

Publié le 18/07/2016 à 07:58

Oui, l'Homo economicus est mort (mais pas encore enterré)!

Publié le 18/07/2016 à 07:58

La raison n'est rien, ou presque, sans passion... Photo: DR

Dans le cadre de ma série consacré aux lectures estivales, je vous ai parlé la semaine dernière d'un livre intitulé Homo economicus, du Français Daniel Cohen. Et ce, sans même vous indiquer ce qu'était, au juste, un Homo economicus. Quel ratage!

C'est pourquoi j'entends me rattraper au plus vite, en sautant sur l'occasion que m'offre l'ouvrage dont je souhaite vous parler aujourd'hui, L'économie c'est pas compliqué (Éditions La Presse, 2016) de Gérald Fillion, journaliste à Radio-Canada, et François Delorme, professeur d'économie à l'Université de Sherbrooke (Canada). Celui-ci se présente en effet sous la forme d'un pot-pourri de termes économiques que l'on voit circuler dans l'actualité, sans pour autant trop savoir ce qu'ils signifient. Des termes comme "austérité", "inégalités, et autres "récession"; dont — vous me voyez venir — celui d'Homo economicus. Regardons ça ensemble...

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«Non, l'Homo economicus n'est pas un nouveau dinosaure découvert dans un endroit reculé de la planète! Ce type de bipède est, en réalité, un agent économique parfaitement rationnel, dont les décisions sont motivées par l'intérêt personnel. Dans les livres d'économie, tout être humain, qu'il soit consommateur ou entrepreneur, est un Homo economicus.

«La paternité de cette représentation revient à John Stewart Mill, économiste du 19e siècle, qui disait que l'agent économique tenterait de maximiser sa satisfaction en employant le minimum d'efforts et en ayant recours à un minimum de moyens. Bref, l'Homo economicus est avant tout efficace et dénué de passion selon cette définition.

«La grande majorité des modèles dont se servent les économistes sont basés sur l'hypothèse de ce type d'agent économique. C'est une simplification pratique, qui permet aux économistes de mettre en équations mathématiques les comportements humains sous-jacents. Imaginez si l'on caractérisait l'agent économique comme un artiste sanguin, passionné et incohérent. On ne pourrait pas tirer des conclusions solides, car le comportement d'une telle personne serait trop imprévisible. Pour ses recherches, l'économiste a besoin d'un être neutre et sans émotion.

«Cela dit, la vérité est pourtant éloignée de cet individu. Simples mortels, nous sommes bien loin de la réalité de l'Homo economicus de la théorie. Nous sommes parfois mal informés, paresseux, pressés, ce qui nous amène à prendre des décisions regrettables, voire fatales, allant à l'encontre de nos intérêts, de notre santé, de notre bonheur même.

«En 2002, le psychologue américain Daniel Kahneman a reçu le "prix Nobel" d'économie pour ses travaux sur l'économie comportementale, qui montrent que la rationalité supposée de l'Homo economicus ne régit pas exclusivement les prises de décisions économiques. Nos émotions, pas seulement notre raison, guident nos actions.

«Par exemple, on pourrait penser que, s'ils était parfaitement rationnels, les gens ne seraient pas surendettés ou cotiseraient assez pour s'assurer une retraite décente. Mais si les gens étaient moins endettés et épargnaient davantage, cela signifierait qu'ils achèteraient moins de biens de consommation aujourd'hui.

«Dans un de ses livres, Daniel Kahneman explique que notre mode de réflexion résulte de l'interaction de deux systèmes qui s'opposent : le "système 1" de notre cerveau est rapide, instinctif et émotionnel, et il est mis en oeuvre de manière automatique. À l'inverse, le "système 2" est plus lent, réfléchi et rationnel. Souvent distrait, il mobilise beaucoup plus d'énergie cognitive, ce qui fait que nous l'utilisons plus rarement. Son fonctionnement demande un effort important de concentration.

«Le psychologue américain précise que le contexte et le temps mobilisé pour traiter l'information sont déterminants pour définir l'importance relative de notre intuition et de notre raison dans nos décisions.

«Pour stimuler le citoyen et ses passions à aller dans une direction bien précise, une méthode existe : le nudge. Il s'agit de coups de pouce efficaces, capables de modifier les choix et d'orienter le comportement du consommateur dans le sens souhaité, à coût nul, mais avec un effet majeur.

«L'un des exemples les plus cités est celui de l'aéroport Schipol d'Amsterdam, où une mouche noire dessinée au centre des urinoirs a largement contribué à ce que les hommes... visent mieux! C'est sérieux. Cette expérience a permis à peu de frais d'améliorer la propreté des toilettes et de diminuer les coûts de nettoyage de 80% à l'aéroport, grâce à ce simple diptère stylisé. De grands effets pour un changement minime!

«Cet outil a également fait des petits dans l'élaboration des politiques publiques, si bien qu'en septembre 2015 le président américain Barack Obama a mis sur pied un groupe spécial au sein de la Maison-Blanche afin d'utiliser le nudge dans les avis donnés sur toutes les politiques publiques, allant du système des prêts et bourses à l'optimisation de la gestion du papier et du processus d'impression de l'administration américaine. Quant au premier ministre britannique David Cameron, il a créé une unité nudge dès 2010.

«Si l'hypothèse de la rationalité de l'agent économique est bien commode pour les travaux de l'économiste, elle se révèle souvent simpliste. L'économie comportementale ouvre des portes pour comprendre de façon plus réaliste comment les gens prennent des décisions économiques. Comme l'a dit Daniel Kahneman dans un entretien au magazine français Philosophie en 2013 : "Les gens sont infiniment compliqués!"»

Voilà. Tel est donc l'Homo economicus, un être de fiction qui colle trop peu à la réalité et qui a été récemment mis à bas par l'avènement de l'économie comportementale. Car — encore fallait-il le démontrer aux yeux de nombre d'économistes — nous ne sommes pas que raison, mais aussi — et surtout — passion. Un bouleversement dans la pensée économique on ne peut plus fructueux, comme en atteste, entre autres, l'avènement du nudge. Et avec lui, j'en suis convaincu, d'autres innovations économiques à venir qui parviendront à améliorer l'écosystème dans lequel nous évoluons tous ensemble.

La semaine prochaine, je vais vous faire découvrir un ouvrage véritablement prodigieux : L'économie est un jeu d'enfant, de Tim Harford.

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Espressonomie

Un rendez-vous hebdomadaire sur Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.

 

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Luc Vallée était à la Banque Laurentienne depuis 2014, où il dirigeait le groupe de recherche économique de VMBL.