Le moins est-il la condition du mieux?

Publié le 31/05/2016 à 06:28

Le moins est-il la condition du mieux?

Publié le 31/05/2016 à 06:28

Elora Hardy, en robe de bambou, est à l'origine du projet Sharma Springs. Photo: DR

La nouvelle a été applaudie de toutes parts: une école des sciences de la créativité a vu la jour à Montréal la semaine dernière. Sa mission consiste à établir des passerelles entre les jeunes talents créatifs et les diverses industries en peine pour innover. Et donc, à permettre aux entreprises québécoises de briller plus que jamais par leurs innovations à l'avenir.

Parfait. Mais, qu'est-ce que cette annonce choc de l'événement C2 Montréal cache-t-elle? Une triste réalité : l'innovation est en crise au Québec. Et de manière plus générale, dans les pays occidentaux. Si bien qu'il est grand temps de retrousser nos manches si l'on espère être en mesure de demeurer dans la course à l'innovation durant les prochaines années, voire décennies.

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La preuve? La voici (et elle fait froid dans le dos) : une étude de Kyung Hee Kim, professeure d'innovation et de créativité au Collège de William & Mary à Williamsburg (États-Unis), intitulée The creativity crisis, a mis au jour le fait que le quotient intellectuel (QI) des Occidentaux a certes progressé sur les cinq dernières décennies, mais que depuis les années 1990 leur créativité - mesurée via les Torrance Tests of Creative Thinking (TTCT) - n'a cessé, elle, de régresser! Pis, la dégringolade est majeure auprès des enfants, de la garderie à la troisième année.

Étrange, n'est-ce pas? Vous comme moi, nous serions par conséquent moins créatifs que nos prédécesseurs tant au travail que dans notre vie privée. Cette étude m'a bien entendu fait froncer des sourcils, mais mes yeux sont devenus carrément ronds lorsque je suis tombé sur une autre étude, intitulée Creating when you have less et signée par Ravi Mehta, professeur des gestion des affaires à l'Université de l'Illinois à Urbana-Champaign (États-Unis), et Meng Zhu, professeure de marketing à l'École de commerce Carey à Baltimore (États-Unis). C'est que celle-ci confirme la trouvaille de Kyung Hee Kim de façon magistrale. Explication.

Les deux chercheurs ont procédé à six expériences visant à regarder si d'une part l'abondance de ressources avait un impact, ou pas, à la créativité et d'autre part si la pénurie en avait un, ou pas, elle aussi. De plus, ils en ont profité pour analyser si le fait de vivre dans une société d'abondance - comprendre l'Occident - avait une influence directe, ou pas, sur la créativité des individus.

Comment s'y sont-ils pris pour s'en faire une idée? Le plus simplement du monde : ils ont conditionné les participants à leurs expériences à s'estimer dans un environnement fait d'abondance ou, au contraire, de pénuries, puis ils leur ont demandé de faire preuve de créativité : par exemple, ils leur ont donné une boîte remplie de punaises colorées et leur ont demandé de réaliser le plus de choses possible avec, tout ce qui leur passait par la tête.

Résultat? Clair et net : plus on considère qu'on est dans une société d'abondance, moins on se montre créatif; et inversement. «Contrairement à ce que nombre de gens croient, évoluer dans une société riche et développée n'offre pas mille et une occasions à chacun de faire pétiller sa créativité. Au contraire, c'est lorsqu'on ressent la pénurie qu'on redouble d'idées neuves et originales», disent Ravi Mehta et Meng Zhu dans leur étude.

Autrement dit, l'abondance dans laquelle nous évoluons nous étouffe. Littéralement.

Que faire? Eh bien, j'ai peut-être découvert une piste intéressante à explorer, lors du dernier C2 Montréal. Une piste présentée par l'inspirante Elora Hardy, pdg fondatrice du studio de design Ibuku...

Elora Hardy travaillait à New York pour la ligne de prêt-à-porter Donna Karan et y volait de succès en succès quand une interrogation existentielle l'a brutalement assaillie : «Suis-je à la bonne place pour faire oeuvre utile et durable?» Cette question lui a ouvert les yeux : il était clair que le milieu de la mode était, par essence, le monde de l'éphémère, et donc à mille lieues de là où elle devrait être.

Elle a tout quitté en 2010 et est revenue sur sa terre natale, l'île de Bali. Là, l'idée lui est venue de combiner son talent en design à l'architecture ancestrale faite de bambous. Ce qui a donné ce que vous pouvez découvrir dans le diaporama ci-dessous, à savoir le projet Sharma Springs, une bâtisse 100% en bambou surplombant la rivière Ayung qui semble tout droit sortie d'un rêve. Haute de six étages, elle dispose de quatre chambres et de pièces communes gigantesques (salle de jeux pour enfants, bibliothèque, cuisine, etc.), donnant toutes sur la jungle environnante. Lorsqu'on se trouve au dernier étage, on peut assister soir après soir, paraît-il, à des couchers de soleil inoubliables.

«J'ai passé les cinq dernières années à travailler un seul matériau, le bambou. Cette contrainte extrême n'a absolument pas asséché ma créativité, bien au contraire, cela l'a décuplée. J'ai expérimenté en tous sens avec le bambou, avec l'aide d'artisans locaux et d'ingénieurs occidentaux, pour en arriver à un résultat que tout le monde trouve extraordinaire et qui, moi-même, m'émerveille», m'a-t-elle dit, les yeux étincelants de bonheur.

Et d'ajouter : «Le plus beau, c'est que ce type de construction a un impact non pas négatif, mais positif sur l'environnement. L'être humain n'occupe pas alors un espace au détriment de la faune et de la flore, mais se fond en celui-ci. Il ressent même une rare forme d'harmonie. Et l'impact psychologique sur chaque personne qui y séjourne est immédiat : chacun se sent bien, naturellement bien, sans pour autant être en mesure de trouver les mots pour l'expliquer».

Voilà. La simplicité, pour ne pas dire la pénurie, est magique. Elle fait des merveilles. Elle propulse notre créativité, et par suite notre bonheur. Au contraire de l'abondance, qui ne crée que frustrations et désillusions.

D'où l'intérêt, pour vous comme pour moi, de miser désormais sur la pénurie, et non plus sur l'abondance. «Si nous pouvions donner un conseil aux personnes devant faire preuve de créativité dans leur travail, à l'image des designers et des créatifs d'agence, il consisterait à leur recommander vivement d'arrêter de recourir à tous les gadgets électroniques dont ils disposent aujourd'hui pour en revenir, par exemple, à la simple feuille de papier et au crayon lorsqu'il leur faut trouver des idées neuves», disent Ravi Mehta et Meng Zhu.

Idem pour l'ensemble de notre société, qui gagnerait sans nul doute à se soulager de l'abondance dans laquelle elle est en train de se noyer. Et du coup, renouerait avec l'innovation et la créativité, voire le bonheur. Comme l'illustre l'exemple lumineux des bambous d'Elora Hardy. Et comme le martèle depuis plusieurs années Siva Vaidhyanathan, professeur de science des médias à l'Université de Virginie à Charlottesville (États-Unis), à l'aide de son 'paradoxe de l'abondance' : «Lorsqu'il n'existe aucune pression à agir vite, les abonnés à des bouquets de chaînes télévisées ne changent rien à ceux-ci et continuent de vivre avec sans même y songer. C'est d'ailleurs pour ça que les rabais ont toujours des durées limitées».

Croisons donc les doigts pour que la toute nouvelle école des sciences de la créativité de Montréal aie de tous petits moyens. Car elle n'en sera que meilleure!

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Espressonomie

Un rendez-vous hebdomadaire sur Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.