Le Canada est en panne pour longtemps! Voici pourquoi

Publié le 16/09/2016 à 08:54

Le Canada est en panne pour longtemps! Voici pourquoi

Publié le 16/09/2016 à 08:54

Ça fait des années que nous poussons, et c'est loin d'être fini... Photo: DR

Où est passée la croissance économique? Oui, où est-elle passée depuis la crise financière de 2007 qui a vu le jour aux États-Unis et s'est propagée en peu de temps à l'ensemble de la planète, plongeant tout le monde dans un marasme économique qui n'a de cesse de perdurer? C'est que même la Chine, sur laquelle reposait nombre d'espoirs, rame de moins en moins vite, trimestre après trimestre...

Alors? Eh bien, il y a peut-être un indicateur économique que presque personne ne songe à regarder, et qui pourtant permet de s'en faire une idée. Mieux, de deviner là où la reprise devrait voir le jour, le moment venu. Si, si... Explication.

Découvrez les précédents billets d'Espressonomie

Et la page Facebook d'Espressonomie

Regardons ensemble notre planète d'un oeil neuf... Imaginons, par exemple, qu'il s'agisse d'un être vivant, et que les flux financiers qui parcourent sans relâche le monde entier représentent les flux sanguins de son corps. Que constate-t-on alors? Que le "sang" de la Terre circule à partir non pas d'un, mais de deux "coeurs"!

> Premier coeur. Le premier coeur correspond aux investissements des pays développés (États-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Allemagne, Japon, etc.) dans les pays émergents (Venezuela, Argentine, Égypte, Brésil, Russie, Inde, etc.). C'est celui dont nous avons tous conscience, car nous avons tous en tête que les pays développés entendent tirer profit de l'émergence économique de ces pays-là.

> Second coeur. Le second coeur est, lui, méconnu, y compris de nombre d'experts. Il correspond aux investissements des pays émergents à l'étranger. Celui-ci était passé jusqu'à présent inaperçu parce qu'il était négligeable, mais la donne a maintenant changé : d'un point de vue global, le flux financier annuel que cela représente a bondi de 52 à 347 milliards de dollars américains, entre 2000 et 2013. Rien de moins.

On le voit bien, le second coeur gagne en puissance année après année, et ce, en dépit de la crise économique qui perdure à l'échelle de la planète. C'est que les pays émergents, même s'ils connaissent des hauts et des bas, s'enrichissent de plus en plus, à tel point qu'ils peuvent maintenant investir à leur tour à l'étranger.

La question saute aux yeux : où les pays émergents investissent-ils? Autrement dit, où pensent-ils qu'il y a des affaires à faire ces temps-ci, et donc, où la croissance devrait revoir le jour?

La bonne nouvelle du jour, c'est que j'ai la réponse à cette interrogation. Et la mauvaise, c'est que ça ne sera sûrement pas au Canada...

Andrew Karolyi, David Ng et Eswar Prasad sont trois professeurs de l'Université Cornell à Ithaca (États-Unis) qui ont récemment publié une étude passionnante sur le sujet. Ils ont voulu savoir si, comme les pays développés, les pays émergents étaient biaisés dans leurs investissements à l'étranger. En effet, il faut savoir que les pays développés, en général, ne diversifient pas leur portefeuille à l'étranger comme ils devraient le faire d'un point de vue purement rationnel, mais placent leur argent en fonction d'autres critères : il y a ainsi le critère de la langue (ex.: les investisseurs français privilégient, consciemment ou pas, les pays où l'on parle le français); ou encore, le critère de l'Histoire (ex.: les investisseurs britanniques privilégient, consciemment ou pas, les anciennes colonies de la Grande-Bretagne).

Résultat? Oui, les pays émergents sont, eux aussi, biaisés dans leurs investissements à l'étranger. Mais pas pour les mêmes raisons que les pays développés. Et c'est là un point crucial.

De fait, les pays émergents ont globalement tendance à placer leur argent non pas dans d'autres pays émergents, dans l'espoir – vain, à leurs yeux? – d'y faire des gains conséquents en peu de temps, mais plutôt dans... les pays développés où se trouvent les maisons-mères de leurs grandes entreprises! Il faut comprendre que les pays émergents ont ceci de particulier que nombre de leurs grandes entreprises sont détenues, en intégralité ou en grande partie, par des investisseurs étrangers, ceux-là mêmes qui leur ont permis – grâce à leurs avoirs et à leurs conseils – de devenir des entreprises d'envergure nationale, voire internationale.

Bref, on assiste à un curieux phénomène, celui de l'effet boomerang. Ce qui a été envoyé au loin par les pays développés leur revient, du moins en partie, alors-même qu'ils n'avaient jamais eu la moindre idée qu'un tel phénomène puisse se produire.

Pourquoi agissent-ils de la sorte? Non, ce n'est pas une forme de remerciement, encore moins un signe d'asservissement. En vérité, il s'agit là d'un pur calcul, d'après les trois professeurs de Cornell : les pays émergents placent leur argent là où, d'après eux, les investissements les plus porteurs sont effectués la plupart du temps, et donc, là où les gains futurs ont le plus de chances de se produire.

Le calcul est, somme toute, assez simple... Disons que le pays A est un pays développé et que celui-ci a, par le passé, fortement investi dans le pays B, qui est émergent. Que fait le pays B, le jour où il dispose d'assez d'argent pour investir à l'étranger? Non, il ne place pas son argent dans un autre pays émergent (C), où le risque est relativement élevé, mais plutôt dans le pays A, car les investisseurs de ce pays-là ont le chic pour faire de bons placements (la preuve : ils ont eu le nez d'investir, par le passé, dans le pays B, c'est-à-dire chez eux!). Voilà, vous venez de saisir la logique d'investissement de la plupart des pays émergents.

À présent, affinons la réponse de notre interrogation «Où les pays émergents investissent-ils?», et regardons plus précisément vers où se dirigent les flux "sanguins" du second coeur. L'étude montre que les pays développés qui bénéficient le plus, en proportion, des biais des pays émergents sont, par ordre d'importance :

1. La Grande-Bretagne;

2. L'Irlande;

3. Les Pays-Bas;

4. Singapour;

5. L'Australie.

Et le Canada? Eh bien, c'est un peu pénible à dire, mais il fait partie des pays développés qui ne bénéficient pas, mais pâtissent, des biais des pays émergents. Oui, vous avez bien lu : les pays émergents veillent à... ne pas y placer leur argent!

Pourquoi? Parce que nous récoltons ce que nous avons semé : le Canada est, en effet, l'un des pays développés qui place le moins, en proportion, son argent dans les pays émergents, selon l'étude. Du coup, l'effet boomerang joue, ici, contre nous : les pays émergents n'ont pas aujourd'hui le réflexe d'investir chez nous puisque nous avons guère investi chez eux, par le passé. C'est aussi simple que ça.

Et c'est ce qui explique pourquoi le Canada, en panne, va longtemps rester sur le bas-côté. Le second coeur économique de la planète n'envoie pas de "sang" vers nous, mais vers d'autres parties de son corps (la Grande-Bretagne, l'Irlande, etc.). Et le jour où la reprise économique se fera vraiment sentir dans un ou plusieurs pays émergents, eh bien, l'afflux soudain de "sang" ne viendra pas irriguer nos contrées. Malheureusement.

L'importance vitale du flux "sanguin" dans le regain en puissance de l'économie d'un pays ou d'une zone géographique a été mise au jour par Paul Krugman, le "prix Nobel" d'économie de 2008. Celui-ci avait en effet défrayé la chronique au début des années 1990 en lançant un cri d'alerte à l'attention de ce qu'on appelait à l'époque les «Tigres asiatiques», soit les économies du Sud-Est asiatique qui étaient alors en pleine expansion (la Thaïlande, la Malaisie, l'Indonésie, le Vietnam et les Philippines). Il avait indiqué que leur émergence économique ne résultait pas, comme tout le monde le croyait, de l'apparition d'un nouveau modèle économique, mais tout bonnement d'un afflux considérable de capitaux. Et qu'en conséquence, faute d'amélioration de la productivité globale des facteurs de production, l'arrêt de la croissance allait se révéler proche et brutal. Ce qui s'est effectivement produit en 1997; de nos jours, plus personne ne parle des «Tigres asiatiques».

On le voit bien à travers cet exemple, le flux "sanguin" peut être l'élément déclencheur d'une reprise économique. Mais cette dernière ne peut porter fruits qu'à condition, bien entendu, de se servir de cet afflux soudain pour gagner en muscle, et non pas pour le dilapider, comme l'ont fait les «Tigres asiatiques».

Voilà. Croisons les doigts pour qu'un tel scénario se produise bel et bien, un beau jour. Car, même si le Canada n'y joue pas le premier rôle, il devrait tout de même figurer parmi les seconds rôles. Ce qui est mieux que rien.

*****

Espressonomie

Un rendez-vous hebdomadaire sur Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.

 

Sur le même sujet

L'économie mondiale qui ralentit, est-ce vraiment la faute à Trump?

26/07/2019 | François Normand

BALADO. Le nombre de barrières commerciales atteint maintenant un « sommet dramatique », prévient l'OMC.

L'avantage d'investir à la maison est sous-estimé

Édition du 20 Juillet 2019 | Dominique Beauchamp

ANALYSE. L'industrie financière vante sans cesse les mérites de la diversification internationale pour ...