La classe moyenne, terreau des catastrophes de demain?

Publié le 08/08/2016 à 06:18

La classe moyenne, terreau des catastrophes de demain?

Publié le 08/08/2016 à 06:18

Une image du bonheur économique peut-être trop belle pour être vraie... Photo: DR

La classe moyenne. Celle qui se situe entre les pauvres et les riches. Celle dont le candidat libéral Justin Trudeau s'est fait le fier défenseur lors de la dernière campagne électorale au Canada. Quelle est-elle, au juste?

Nous en avons tous une vague idée. Mais voilà, l'ennui, c'est justement que cette idée-là est vague. Très très vague, pour être honnête.

Alors, quelle est-elle? L'interrogation n'est pas si oiseuse qu'il y paraît. C'est ce que j'ai saisi en lisant l'ouvrage intitulé Pourquoi les riches ont gagné (Albin Michel, 2014) de l'essayiste et patron de presse français Jean-Louis Servan-Schreiber. Un livre remarquable car il dévoile les tenants et les aboutissants de l'écosystème économique dans lequel nous vivons tous, à travers le prisme de la richesse. Ou plus précisément, des riches, c'est-à-dire de ceux qui ont «argent et influence, et donc pouvoir».

regardons tout ça ensemble, à l'aide d'un passage dédié justement à la classe moyenne...

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«Un des plus puissants organismes de prospective du gouvernement américain, le National Intelligence Council, notait, fin 2012, que d'ici 2030 «les classes moyennes deviendront le groupe économique et social le plus important dans la plupart des pays». Dans quinze ans, la majorité des habitants de cette planète appartiendront aux classes moyennes. L'étude citée qualifie ce phénomène de «changement tectonique».

«Non seulement, en effet, c'est la preuve tangible que l'humanité va échapper, dans son ensemble, à la pauvreté — jusqu'ici le destin des trois quarts de ceux qui nous ont précédés —, mais que les modes de vie seront puissamment convergents.

«On constate d'ores et déjà que les nouvelles classes moyennes à Pékin, Moscou, Istanbul ou Brasilia affichent les mêmes aspirations que leurs homologues occidentales en matière de consommation, mais aussi d'éducation, d'égalité des sexes et, plus généralement, de revendications sociales, sociétales et environnementales. (...)

«Pour les entreprises, ce fabuleux marché porte leurs espoirs mondiaux de croissance. Le surgissement de ces classes moyennes à grande échelle débouche sur une convergence planétaire en train de s'accomplir. Le 21e siècle sera leur siècle.

«Ce qui n'empêche pas, dans le même temps, les classes moyennes occidentales de s'inquiéter, car elles ont nullement le sentiment de participer à cette progression historique. Au contraire, surtout en France, elles craignent que les plus vulnérables de leurs membres, du fait d'un chômage réel mais plus encore redouté, ne retombent dans la précarité.

«Car, dans les pays occidentaux, l'âge d'or des classes moyennes a connu son apogée pendant les décennies de réduction des inégalités. Les conquêtes sociales comme les politiques de redistribution ont fait de ce groupe social, déjà majoritaire chez nous, le chouchou des politiques qui les voient surtout comme le vivier de leur élection.

«Mais, désormais, elles savent bien que les indispensables efforts de réduction des charges du pays pèseront nécessairement sur elles. Elles sentent que leur niveau de vie et leurs avantages sociaux sont sur une pente descendante. D'où leur vulnérabilité aux slogans faciles des populistes et des souverainistes. (...)

«À cela s'joute le fait que les classes moyennes voient deux obstacles se dresser sur leur route : les limites de ressources qui, d'après le National Intelligence Council, vont se faire durement sentir dans quinze ans, surtout pour l'accès à l'eau et à une nourriture à des prix abordables.

«En même temps va se poursuivre une poussée des inégalités, du fait de l'augmentation de la part du patrimoine aux mains des riches. Chaque année, la valeur de celui-ci s'accroît de 7 à 8%, alors qu'au mieux le produit intérieur brut (PIB) mondial ne progresse que de 5%. Ce qui peut sembler faible sur une année, mais très vite le cumul creuse les écarts au point de remettre en question la cohésion sociale. Ni plus ni moins.

«Ce point ressort d'ailleurs magistralement du livre de Thomas Piketty, Le Capital au 21e siècle (Le Seuil, 2013). le coeur de sa thèse se résume ainsi :

"La principale force déstabilisatrice est liée au fait que le taux de rendement privé du capital (r) peut être durablement plus élevé que le taux de croissance du revenu et de la production (g) : r > g.

"Cette inégalité implique que les patrimoines issus du passé se recapitalisent plus vite que le rythme de progression de la production et des salaires. Une fois constitué, le capital se reproduit tout seul, plus vite que ne s'accroît la production. Autrement dit, le passé dévore l'avenir.

"Il est donc probable que l'inégalité redevienne la norme au 21e siècle, comme elle l'a toujours été dans l'histoire."

«L'économiste français note que cette tendance est particulièrement accentuée dans les pays occidentaux, dont la croissance va stagner durablement entre 1 et 1,5% pendant que les rendements des capitaux, eux, pourraient tourner autour de 5%.

«Les dirigeants chinois, à la tête du pays où ce phénomène est le plus criant, constatent que le revenu d'un urbain dans le top 10% est 23 fois supérieur à celui des 10% les plus défavorisés. En France, cet écart n'est que de 3,5 fois. Les millionnaires chinois ne sont "que" un million, mais ce 0,05% de la population détient 40% de la richesse privée du pays. Inutile d'insister sur le potentiel explosif d'un tel état de fait.

«La Chine est aujourd'hui à la pointe de l'inégalité mondiale, trente-sept ans seulement après la mort de Mao; mais une grande partie des pays sur lesquels repose la croissance globale, comme l'Afrique du Sud et le Brésil, n'en sont pas loin. Partout, sauf peut-être en France, l'indice Gini qui mesure les inégalités dans un pays monte inexorablement depuis trente ans, même en Suède.

«La concentration des patrimoines entre les mains des plus riches est impressionnante. Il est bon de rappeler qu'aux États-Unis les 20% du sommet de la pyramide captent 93% des avoirs financiers. En France, 10% possèdent 62% de la richesse nationale. En Suède, les 1% les plus aisés disposaient de 23% des revenus il y a trente ans, aujourd'hui leur part est passée à 46%.

«Un double mouvement des inégalités mondiales caractérise donc notre début de siècle. Pendant qu'elles se réduisent entre les nations, elles s'accroissent à l'intérieur de chacune d'entre elles. (...) Voilà pourquoi les risques politiques se situent à l'intérieur de chaque pays. Les équilibres entre nations ne sont pas, eux, menacés à cet égard. On a ainsi vu des révoltes au Brésil, nées d'une protestation contre des transports inadéquats; en Espagne, du fait du chômage; en Grèce, contre les excès de l'austérité. En Chine, conflits sociaux et révoltes rurales se comptent par centaines chaque année, mais ne sont évidemment pas médiatisées. Dans les pays en développement, ces mécontentements peuvent encore se traiter par quelques largesses des pouvoirs publics. Mais dans nos nations endettées, où il n'y a plus de grain à moudre, le sentiment d'injustice, avec ses conséquences politiques populistes, gagne en puissance. Si bien qu'en dépit d'une croissance du PIB mondial sans précédent la situation sociale est tendue ici et là, et le restera encore longtemps.»

Fascinant, n'est-ce pas? La classe moyenne gagne en nombre à l'échelle de la planète, mais du même coup en vulnérabilité : chacun se met dès lors à craindre de retomber dans la précarité et se crispe en conséquence, histoire de protéger mordicus ses récents acquis. Et par suite, chacun prête une oreille de plus en plus attentive aux discours simplistes, pour ne pas dire populistes. ce qui explique le gain en popularité des Donald Trump et autres Marine Le Pen de ce monde...

Tout cela nous mène-t-il droit au drame? Ou plutôt, aux drames (nationaux) puisque les tensions sont ainsi avivées à l'échelle des nations, et non de la planète? Cela se pourrait malheureusement bien, comme l'ont d'ailleurs annoncé de manière prémonitoire de récents romans français comme Soumission de Michel Houellebecq et Les Événements de Jean Rolin...

À moins, bien sûr, que des gouvernements ne décident de s'attaquer au problème, notamment en cherchant à «améliorer le bien-être général, sachant que l'enrichissement ne peut se limiter à une progression globale des revenus», comme le note, avec justesse, Jean-Louis Servan-Schreiber.

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Espressonomie

Un rendez-vous hebdomadaire sur Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.

 

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Luc Vallée était à la Banque Laurentienne depuis 2014, où il dirigeait le groupe de recherche économique de VMBL.