Comment mettre le holà au trafic de drogue à Montréal?

Publié le 07/04/2016 à 08:44, mis à jour le 09/04/2016 à 10:06

Comment mettre le holà au trafic de drogue à Montréal?

Publié le 07/04/2016 à 08:44, mis à jour le 09/04/2016 à 10:06

Pas une soirée branchée sans pinotte à Montréal, de nos jours... Photo: DR

222, pinotte, zip... Pas une soirée branchée aujourd'hui où l'on ne se fait pas proposer des petites pastilles de toutes les couleurs en échange d'un Wilfrid-Laurier, avec cette promesse enjôleuse que la nuit sera «crazy, man». Les comprimés de métamphétamine sont partout à Montréal, à tel point que lorsque la police fait une descente quelque part, elle en trouve toujours.

À la fin de mars, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a ainsi arrêté six personnes dans Ville-Émard et mis la main sur plus de 3.000 comprimés de méthamphétamine (en plus de crack, de cocaïne, d'ecstasy,...). Ce qui aété présenté comme un rude coup porté à un réseau de trafiquants lié aux Hells Angels, mais qui, en vérité, a été au mieux un joli coup de filet.

C'est que le trafic de drogue est en plein boom dans la métropole, ces temps-ci. Rien qu'en 2014, le SPVM a saisi plus de 400.000 comprimés de drogues de synthèse, selon ses données les plus récentes. Ce trafic est même devenu le crime numéro 1 au Québec - 15% des crimes qui mènent en prison sont liés aux stupéfiants -, devant respectivement le non-respect d'une ordonnance du tribunal, les voies de fait et les vols.

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S'agit-il là d'un combat vain, à la Sisyphe? On pourrait le croire à première vue : la police a beau frapper de plus en plus fort, en multipliant les arrestations spectaculaires, il semble que rien n'y fait, les pastilles multicolores n'en continuent pas moins d'illuminer les nuits montréalaises. Mais, à mieux y regarder, on peut tout aussi bien se dire que nous ne nous y sommes peut-être pas encore pris de la bonne façon pour faire vraiment mal aux réseaux de trafiquants...

Nicola Persico est professeur d'économie à l'École de management Kellogg, aux États-Unis. Il s'est plongé dans les dossiers de la Drug Enforcement Administration (DEA), à la recherche d'informations sur la façon dont se sont déroulés les deals de drogue (héroïne, cocaïne,...) sur le sol américain entre 1981 et 2003. Des informations provenant de dealers, d'informateurs, ou encore d'agents infiltrés.

Son oeil d'économiste a alors été attiré par un fait curieux : le marché de la drogue serait un marché parfait, fonctionnant selon les lois de l'offre et de la demande, s'il ne présentait par une «étrange particularité», à savoir que dans 5 à 10% des cas les dealers ne livrent pas la marchandise (et refilent de la poudre à récurer à la place de la «poudre magique» attendue par le client, par exemple). Autrement dit, il y a toujours une incertitude lors d'une transaction, à laquelle les clients font souvent face en recourant aux services d'un même dealer, une fois la confiance établie.

M. Persico a eu l'idée d'appliquer le modèle de calcul économétrique concocté par le "prix Nobel" d'économie Dale Mortensen, mis au point originellement pour comprendre quand et pourquoi des employés quittaient un employeur pour un autre, au cas du lien noué entre un dealer et un client. C'est-à-dire qu'il y a intégré la variable de l'incertitude quant à la pureté du produit vendu.

Résultat? Une bombe!

Il existe un moyen de fortement perturber le trafic de stupéfiants. Celui-ci consiste à... alléger les peines infligées aux dealers à mesure que leur drogue est de piètre qualité! Oui, vous avez bien lu. M. Persico préconise même de relaxer les «petits malins» qui vendent des sachets de poudre à récurer, car cela accroîtra le niveau d'incertitude inhérent à ce marché-là et, du coup, le déstabilisera (ex.: les acheteurs occasionnels, de moins en moins confiants à mesure qu'il se feront de plus en plus arnaquer, finiront même par carrément quitter le marché).

«Il suffirait d'établir une grille des peines en fonction du degré de pureté de la drogue vendue, et donc d'atténuer les condamnations lorsque le produit est de mauvaise qualité et de les alourdir lorsqu'il est d'excellente qualité. L'impact serait alors considérable sur la stabilité du marché», dit le professeur de Kellogg.

Ce n'est pas tout. M. Persico a fait, par la même occasion, une autre trouvaille. Il a en effet découvert quelque chose de paradoxal : plus les forces de police sont présentes dans le marché, plus le marché se révèle efficace. Oui, une fois de plus, vous avez bien lu.

L'explication est pourtant simple... À partir du moment où les dealers et les clients sentent que la police est plus présente que jamais, chaque client a dès lors le réflexe de ne plus faire affaire qu'avec son dealer habituel, celui en qui il a vraiment confiance (de peur, entre autres, de tomber sinon sur un agent infiltré). En conséquence, l'incertitude du marché chute d'un seul coup, ce qui l'améliore aussi sec.

Faut-il en déduire que la police doit mettre moins de pression sur les dealers et se contenter de voir les peines s'alourdir pour les trafiquants les plus dangereux? Non, bien sûr. Loin s'en faut...

Les professeurs d'économie Sebastian Galiani (Université du Maryland), Ivan Lopez Cruz et Gustavo Torrens (tous deux de l'Université de l'Indiana) ont eu la curiosité de chercher la répartition optimale des postes de police au sein d'une ville. Ils ont considéré pour cela deux hypothèses extrêmes :

1. Protection concentrée. La police ne protège que certains secteurs de la ville, pas les autres (ce que personne n'oserait appliquer, car cela reviendrait, dans l'esprit des citoyens, à laisser certains quartiers aux mains des trafiquants).

2. Protection dispersée. La police protège l'ensemble de la ville, de manière uniforme (ce que tout le monde souhaite, mais ce que tout le monde sait qu'il est impossible de faire dans la réalité, ne serait-ce que faute de ressources policières).

Puis, ils ont concocté un modèle de calcul économétrique visant à déterminer la meilleure répartition de la protection, celle qui entraînerait un moindre taux de criminalité et un moindre impact financier du crime sur les différentes catégories de population.

Une surprise les attendait : la meilleure des solutions, en effet, reviendrait à concentrer la protection policière à certains endroits seulement, surtout si les inégalités sociales sont fortes entre les différents quartiers de la ville (comme c'est le cas à Montréal). Pourquoi ça? Parce que lorsque les forces de police sont dispersées, elles perdent en efficacité. Mieux vaut, donc, qu'elles soient stratégiquement réparties.

Comment ça, au juste? Eh bien, c'est assez simple. On vient de voir que la police doit s'évertuer d'une part d'accroître l'incertitude dans le marché de la drogue, d'autre part, de mettre de la pression seulement sur les points faibles de ce marché-là. Il lui faut par conséquent arrêter de se disperser, et d'épuiser ses forces en courant les lièvres qui surgissent de partout, pour se montrer plus stratégique que jamais.

Un exemple concret parmi tant d'autres, inspiré des 36 Stratagèmes, ce fascicule militaire qu'avaient toujours sur eux les généraux chinois à l'époque des Qing : «Couvrir les arbres de fleurs». Ce qui revient à se servir des circonstances pour déployer toutes ses capacités offensives, en sorte que l'on réussit à donner une impression de puissance avec des forces réduites; et donc, à disposer ses éléments d'élite au milieu des régiments alliés afin de renforcer leur puissance et d'impressionner l'ennemi par cette démonstration de force martiale.

Les criminels sont réputés pour les innovations sans cesse plus audacieuses les unes que les autres. Il est grand temps, je pense, que ce soit maintenant au tour de ceux qui les combattent farouchement de se mettre à briller de tous leurs feux par leurs idées renversantes d'ingéniosité. Et ce, forts des suggestions des économistes qui se penchent sur la question. Car il s'agit là, à n'en pas douter, d'alliés aussi inattendus qu'inespérés.

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Espressonomie

Un rendez-vous hebdomadaire, en alternance dans Les affaires et sur lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.

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Luc Vallée était à la Banque Laurentienne depuis 2014, où il dirigeait le groupe de recherche économique de VMBL.