C'est quoi, au juste, un pauvre?

Publié le 11/07/2016 à 06:21

C'est quoi, au juste, un pauvre?

Publié le 11/07/2016 à 06:21

Être pauvre, c'est devoir se débattre pour des choses ordinaires... Photo: DR

Voici une nouvelle lecture estivale! Cette fois-ci, je me propose de vous présenter le remarquable Homo economicus - Prophète (égaré) des temps nouveaux (Albin Michel, 2012) de Daniel Cohen, professeur d'économie à l'École normale supérieure de Paris (France). Parce qu'il jette un regard neuf sur le monde dans lequel nous vivons, à travers le prisme de l'économie. Parce qu'il ose mettre les pieds dans le plat, par exemple en montrant que parier sur la prospérité pour asseoir la démocratie est un leurre (ce sont les crises qui renversent les tyrans...). Bref, parce qu'il sait nous rendre plus intelligents.

La preuve? Ce passage intitulé "Repenser la pauvreté", qui fait furieusement penser au Brésil d'aujourd'hui, le vrai, celui que tentent de dissimuler les Jeux olympiques...

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«Devant les chiffres impressionnants de la croissance des grands pays émergents, il est facile d'oublier les immenses misères qui peuplent la planète. La moitié des humains vit toujours avec moins de deux euros par jour.

«L'enrichissement du Sud est un fait indiscutable, mais en moyenne. Même dans les cas a priori les plus favorables, la situation est accablante. Si la côte Est de la Chine est devenu le nouvel atelier du monde, 800 millions de paysans pauvres restent en attente du droit de venir y résider. L'Inde est un pays où plus de la moitié de la population ne sait toujours pas lire et écrire. La nouvelle classe moyenne urbaine en Inde atteint peut-être 300 millions de personnes. Elle côtoie quelque 700 millions de villageois vivant dans la pauvreté. Les paysans qui mettent fin à leurs jours parce qu'ils ne peuvent pas payer leurs dettes n'ont jamais été aussi nombreux. Entre 1997 et 2008, presque 200.000 suicides de fermiers ruinés ont été recensés en Inde. Le vieux cycle de la dette, de l'usure et de la dépendance continue de frapper les plus vulnérables. (...)

«Comprendre la pauvreté aujourd'hui, ce n'est pas comprendre une autre race, celle des pauvres : c'est comprendre comment l'espèce humaine se débat lorsqu'elle est privée de tous ces biens qui sont devenus l'ordinaire des pays riches.

«Abhijit Banerjee et Esther Duflo ont récemment réalisé une enquête époustouflante, qui va bien plus loin que les recherches antérieures. Alors que certains économistes sont tentés de voir dans la pauvreté un défaut de rationalité des pauvres eux-mêmes, ils montrent qu'elle révèle davantage la rationalité humaine lorsqu'elle est privée du soutien d'institutions compétentes et légitimes pour les aider à décider.

«Plusieurs exemples illustrent ce malentendu. Chaque année, neuf millions d'enfants meurent avant leur cinquième année. La diarrhée est l'une des causes de cette mortalité. Elle pourrait être endiguée en grande partie par le recours au chlore, qui ne coûte pas grand-chose. Pourquoi ne l'utilise-t-on pas davantage? Le paludisme cause la mort d'un million de personnes chaque année, pour la plupart parmi les enfants africains. Dormir sous une moustiquaire imprégnée d'insecticide peut réduire de moitié l'incidence de la maladie. Une moustiquaire ne coûte que quelques dizaines d'euros. Pourquoi, à nouveau, ne les utilise-t-on pas davantage? L'agriculture est le principal secteur d'activité des pauvres. Les engrais qui permettraient d'augmenter la productivité agricole sont nettement sous-utilisés. Pourquoi, ici aussi, ne les utilise-t-on pas davantage?

«Deux théories, deux idéologies, pourrait-on dire, s'affrontent depuis toujours pour répondre à ces questions. La première est une théorie victorienne de la pauvreté, du nom de la reine Victoria, sous le règne de laquelle cette idée s'est développée. Les pauvres le sont parce qu'ils sont indigents. Il est vain de chercher à les encourager à faire ce qui est bon pour eux : ils sont pauvres précisément parce qu'ils ne le veulent pas.

«À l'autre bout, la théorie "progressiste" plaide exactement le contraire. C'est la pauvreté elle-même qui est responsable de l'indigence de ceux qui en souffrent. Ce n'est pas parce qu'ils sont différents que les pauvres échouent. Ils sont soumis aux mêmes difficultés, mais ne disposent pas des resources qui leur permettraient d'y faire face. Il suffirait d'un grand plan Marshall pour éradiquer la pauvreté.

«Le problème que Banerjee et Duflo mettent en évidence est que, non, les pauvres ne disposent pas du cadre adéquat pour agir efficacement, mais que non, les ressources manquantes ne sont pas seulement financières. Dans un pays riche, un ménage ne se pose pas la question de vacciner ou de scolariser ses enfants, de cotiser pour sa retraite ou de savoir s'il doit prendre une assurance automobile... Tout est pris en charge par la société, par l'État qui est la mémoire de l'Histoire.

«L'habitant d'un pays pauvre doit, lui, tout porter par lui-même, et la charge l'écrase bien souvent. Il voudrait investir dans des engrais, par exemple, mais le temps est trop long qui sépare la récolte de la plantation. Quand on offre aux agriculteurs d'acheter des coupons dès la récolte, pour prépayer les engrais de la prochaine plantation, ils le font immédiatement. Mais épargner est très compliqué quand les instruments financiers "sûrs" manquent, quand la pression des besoins est constante. Non qu'ils soient spécialement plus indigents que les habitants des pays riches. (...) De même, selon les travaux de Pascaline Dupas, les pauvres utilisent les moustiquaires contre le paludisme, mais non sans un temps d'apprentissage, après avoir vérifié qu'elles étaient bel et bien efficaces.

«Les pauvres dépensent beaucoup d'argent pour entretenir leur captal humain, se soigner notamment, qui absorbe une part parfois considérable de leur revenu. Il leur est toutefois très difficile de faire des dépenses préventives, lorsque leurs maigres ressources sont constamment sollicitées par d'autres besoins. Du thé sucré, un téléviseur en mauvais état procurent une joie qui l'emporte sur un investissement dont le rendement est aléatoire et différé. Car, c'est tout simple, les pauvres cherchent eux aussi le bonheur...

«En toute hypothèse, une leçon s'impose de ces études : les explications culturelles de la pauvreté semblent bien éloignées de la réalité. Le pauvres est un riche laissé à lui-même, sans le soutien des institutions qui l'aident à prendre les "bonnes" décisions.»

Voilà. Je vous l'avais bien dit, cet ouvrage pétille d'intelligence. Et il nous offre, par la même occasion, une toute nouvelle vision de l'écosystème économique dans lequel nous évoluons tous ensemble. Ni plus ni moins.

La semaine prochaine, je vais vous faire découvrir un autre ouvrage riche d'enseignements : L'économie c'est pas compliqué, de Gérald Fillion et François Delorme.

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Espressonomie

Un rendez-vous hebdomadaire sur Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.

 

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Luc Vallée était à la Banque Laurentienne depuis 2014, où il dirigeait le groupe de recherche économique de VMBL.