À Montréal, l'air est irrespirable pour les enfants défavorisés!

Publié le 31/08/2016 à 08:10

À Montréal, l'air est irrespirable pour les enfants défavorisés!

Publié le 31/08/2016 à 08:10

Leur santé comme leur avenir économique sont en jeu... (Photo: DR)

Ça m'a frappé à l'instant-même où j'ai remis les pieds à Montréal, alors que je rentrais de plusieurs semaines de congé estival: j'ai manqué d'air. Oui, j'ai dû gonfler mes poumons à deux reprises, en forçant, pour avoir la quantité d'oxygène à laquelle mon corps s'était habitué à la suite de mon long séjour à la campagne. Et puis, tout est revenu à la normale, je me suis vite réhabitué à la pollution de l'air.


Et pourtant, on dit communément que l'air n'est pas si pollué que ça à Montréal, que c'est une des rares métropoles où il fait bon respirer. J'ai, bien entendu, tenu à vérifier cette idée reçue et ainsi mis la main sur une récente étude de Statistique Canada qui en fera frémir plus d'un: l'air est bel et bien pollué par les automobiles à Montréal, à tel point que la santé de chacun de nous — en particulier, celle des enfants issus des milieux défavorisés — est en péril; et avec elle, la santé économique de toute la métropole. Ni plus ni moins. Explication.


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À Montréal, la valeur moyenne de la concentration en dioxyde d'azote (NO2) — un composant des gaz émis par les pots d'échappement des automobiles — est de 19,1 parties par milliard (ppb). Or, une étude menée en Californie a mis au jour le fait que chaque augmentation de 5,7 ppb de l'exposition au NO2 se traduisait par un doublement du nombre de personnes asthmatiques. Idem, d'autres études ont montré que l'exposition au NO2 était associée à:


> un risque accru de respiration sifflante;


> un risque aggravé d'infections de l'oreille, du nez et de la gorge;


> un risque plus élevé de grippe et de rhume grave;


> une fonction pulmonaire réduite;


> des infections des voies respiratoires plus graves pour ceux qui souffrent d'asthme;


> des hospitalisations d'urgence pour des troubles respiratoires.


C'est clair, la santé de chacun de nous est en jeu. Mais ce n'est pas tout! L'étude de Statistique Canada, qui porte sur les trois plus grandes villes canadiennes — Toronto, Vancouver et Montréal — montre que la pollution de l'air ne frappe pas tout le monde de la même façon. En effet, les enfants y sont particulièrement sensibles, car ils ont «une fréquence respiratoire plus élevée» et «une plus grande fragilité du système respiratoire» que les adultes.


Comble de l'injustice, les enfants issus des milieux défavorisés sont nettement plus touchés que les autres! De fait, l'étude indique que:


> Les enfants montréalais vivant dans des quartiers à faible revenu sont exposés à des concentrations de NO2 plus élevées que ceux vivant dans des quartiers à revenu élevé;


> Un fort pourcentage d'enfants appartenant à une famille monoparentale subissent une exposition plus élevée;


> L'appartenance à une minorité visible accroît l'exposition à des concentrations de NO2 plus élevées.


Ce qui se traduit notamment, selon une autre étude, par:


> une moins bonne assiduité à l'école;


> des résultats scolaires à la baisse.


Autrement dit, il ne fait vraiment pas bon grandir, par exemple, à Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension et à Montréal-Nord, où 2 habitants sur 3 empochent des revenus annuels inférieurs à 30 000 dollars. Et ce, parce qu'on y est davantage exposé au dioxyde d'azote que les autres: à cause des gaz crachés à longueur de journée par les moteurs des voitures, la santé des enfants est ruinée, et par suite, leurs avenirs scolaire, professionnel et économique.


Pourquoi eux, me direz-vous? Eh bien, essentiellement parce que lorsqu'on vit dans ces quartiers-là, on côtoie davantage de voitures en mauvais état qu'ailleurs (des voitures, par voie de conséquence, on ne peut plus polluantes), on ne bénéficie pas d'autant de pistes cyclables que dans les quartiers plus aisés, ou encore, on ne jouit pas d'un réseau de transports en commun aussi dense qu'ailleurs (sans parler, c'est une évidence, de celui des bornes de recharge électrique...). C'est aussi bête que ça.


Le point important, c'est que ces nuisances sont gravissimes. Je pèse mes mots. J'en veux pour preuve les toutes dernières projections de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) quant à l'impact macro-économique de la pollution de l'air, en particulier celle due aux automobiles. Accrochez-vous bien, car à l'échelle du Canada:


> Le produit intérieur brut (PIB) sera réduit à l'horizon 2060 de 0,2% en raison du recul de la productivité du travail et de la hausse des dépenses de santé. Les salariés seront en effet chroniquement malades à cause de l'air pollué, et du coup, travailleront nettement moins d'heures (l'estimation de l'OCDE est d'en moyenne une centaine de journées «d'activité réduite» par an par travailleur!). Les coûts du système de santé en seront d'autant alourdis. Résultat: une baisse durable de 0,2 point de pourcentage de la production économique globale des Canadiens, ce qui est loin d'être négligeable puisque, si cela se produisait de nos jours, notre économie se retrouverait en récession.


Et à l'échelle de la planète, c'est bien simple, la pollution de l'air pourrait entraîner «de 6 à 9 millions de décès prématurés d'ici 2060» ainsi qu'un «coût de 1% du PIB mondial» — soit quelque 2 600 milliards de dollars américains par an —, en raison surtout des jours de congé de maladie et des frais médicaux supplémentaires. «Si nous n'agissons pas, le nombre de jours de travail perdus chaque année pour cause de maladie liée à la pollution de l'air devrait passer d'aujourd'hui à 2060 de 1,2 milliard à 3,7 milliards, et les coûts annuels des soins de santé, de 21 milliards à 176 milliards de dollars américains», soulignent les experts de l'OCDE.


«Le nombre de vies écourtées en raison de la pollution de l'air est déjà terrifiant, et son augmentation dans les décennies à venir est effrayante. C'est pourquoi nous devons empêcher que ces projections ne deviennent réalité», lance Simon Upton, directeur, Environnement, de l'OCDE.


Que faire? «Il n'y a pas de solution universelle pour réduire la pollution atmosphérique, car tant les sources que les impacts des polluants sont inégalement répartis sur la planète», reconnaît l'étude de l'Organisation. Ce qui n'est pas pour autant un motif pour baisser les bras. Bien au contraire.


D'après l'OCDE, les politiques publiques se doivent d'agir localement, par exemple en incitant les entreprises et les particuliers à recourir davantage à des énergies propres, en instaurant des normes plus élevées de qualité de l'air ou en tarifiant les émissions de polluants. Bref, il faut que chacun de nous prenne conscience du péril et ait le cran d'agir en conséquence, à son échelle, aussi petite soit-elle. Car c'est ainsi, et pas autrement, que l'on peut «certainement contribuer à réduire les impacts de la pollution de l'air», estiment les experts de l'Organisation.


Oui, c'est en vous disant, la prochaine fois que vous prendrez en mains le volant de votre voiture, qu'à l'instant où vous allez démarrer, vous allez irrémédiablement faucher la santé et l'avenir d'un gamin de six ans qui tient son doudou dans le bras en se demandant pourquoi l'air est, soudain, si lourd.


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Espressonomie


Un rendez-vous hebdomadaire sur Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.


 

À propos de ce blogue

ESPRESSONOMIE est le blogue économique d'Olivier Schmouker. Sa mission : éclairer l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui. Ce blogue hebdomadaire présente la particularité d'être publié en alternance dans le journal Les affaires (papier/iPad) et sur Lesaffaires.com. Olivier Schmouker est chroniqueur pour Les affaires et conférencier.

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