Prochaine étape

Publié le 03/04/2016 à 17:14

Prochaine étape

Publié le 03/04/2016 à 17:14

Il y a des moments dans une vie qui gagnent en importance a posteriori. Pour moi, c'en était un lorsque j’ai acheté un exemplaire du journal Les Affaires pour la première fois. Je ne me souviens plus d’aucun article à l’intérieur de ce numéro, mais je me souviens très bien du contexte de mon achat. C’était dans une tabagie de la rue Ontario, alors que j’étais un décrocheur de 17 ans dont le plan de carrière n’était rien de moins que de devenir un romancier à succès. J’habitais encore chez ma mère, et je blâmais la société pour tout ce qui ne fonctionnait pas dans ma vie.


Le jour où j’ai acheté mon premier exemplaire du journal Les Affaires, toutefois, j’avais une intuition. Et s’il suffisait de comprendre mon environnement économique pour utiliser le système qui gouverne la société à mon avantage? La lecture du journal Les Affaires a été le premier pas dans l’exploration de mon intuition, que toutes mes lectures ont renforcée par la suite.


C’est à cette époque que j’ai réalisé que l’économie de marché pouvait être utilisée afin de faire voler en éclat toute barrière inique érigée par la société. C’est alors que j’ai commencé à faire du journalisme à la pige, en vendant des articles au téléphone à des rédacteurs en chef trop occupés pour me poser des questions sur mes qualifications. 


C’est grâce à cette intuition libératrice que j’ai eu l’impulsion de créer quelques entreprises, dont un journal imprimé sur un napperon, et une maison d’édition. Bref, rien de bien innovateur, mais je suis parvenu très tôt à vivre de ma passion. Je visais beaucoup plus haut que là où je me suis rendu avec ces projets, mais j’ai beaucoup appris.


Lorsque je me suis joint à Les Affaires, je n’ai jamais cru que c’était la fin de mon parcours entrepreneurial, mais je l’ai mis en suspens sans hésiter. Après tout, j’avais encore beaucoup à apprendre et on me proposait de me payer pour le faire. J’avais déjà plusieurs années d’expérience en journalisme, mais ce qu’on me proposait n’en était pas moins extraordinaire. 


Le décrocheur qui avait l’impression que toutes portes lui étaient fermées quelques années plus tôt allait écrire des articles destinés à l’élite économique du Québec. En tout, j’ai écrit près de 1000 textes pour Les Affaires, dont 692 billets de blogue en comptant celui-ci. Ce fut une aventure encore plus extraordinaire que ce à quoi je m’attendais, grâce à mes patrons et à mes collègues, qui m’ont beaucoup appris, mais aussi grâce à vous, chers lecteurs, qui m’avez alimenté en sujets, avez réagi à mes articles et n’avez pas hésité à me critiquer lorsque je le méritais. 


Jusqu’à vendredi dernier, mon dernier jour de travail, j’ai adoré mes fonctions, tant et si bien que j’ai travaillé jusqu’à la dernière minute. C’est pour cette raison que je me trouve à écrire ce billet d’adieu un dimanche après-midi, comme ça m’est arrivé de nombreuses fois de travailler la fin de semaine, non par obligation, mais par passion.


Parce que les gens qui innovent le font par passion, ils organisent en effet souvent des événements intéressants le soir et la fin de semaine. À tous ceux qui font partie de la communauté des start-ups et des hackers, je vous dis merci. Vous m’avez toujours traité comme l’un des vôtres et je ne l’oublierai pas.


Bâtir le Québec de demain


Ce n’est jamais facile de quitter un emploi de rêve, mais c’est un choix bien mûri. Je quitte le journal Les Affaires pour me joindre à Ferst Capital Partners, une nouvelle fonderie montréalaise de start-ups en technologies financières (fintech pour les initiés). Je ne quitte donc pas le merveilleux monde des start-ups, mais celui du journalisme, qui m’a pourtant tellement apporté.


Si je le fais, c’est parce que je ne pouvais plus me contenter de documenter l’ascension des entrepreneurs technos au Québec qui, au courant des cinq dernières années, a été miraculeuse. Je n’ai pas manqué d’en écorcher quelques-uns en faisant mon travail, mais ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir contribué modestement à la démocratisation de l’entrepreneuriat avec un grand «E» au Québec.


Je crois plus que jamais que l’économie de marché constitue un outil d’émancipation personnel pour les gens bizarres, les geeks de tout acabit, les génies incompris, les immigrants et tous ceux que la société tend à léser ou qui ne peuvent pas se contenter du statu quo. Toutefois, je pense que l’économie de marché peut et doit être utilisée comme un outil d’émancipation collective. 


C’est ce à quoi j’aimerais tenter de contribuer de manière plus directe, en aidant la prochaine génération d’institutions financières à croître à partir de Montréal. C’est encore une fois une boucle qui se boucle, considérant que Montréal était, il y a quelques décennies à peine, le poumon financier du Canada.


En 2014, malgré tout le chemin parcouru depuis la Révolution tranquille, les Québécois sont encore loin d’être parmi les plus riches au Canada. Avec un PIB par habitant de 45 048 $ en 2014, nous étions la 6e province la plus riche sur 10, loin derrière l’Alberta (91 183) et l’Ontario (52 785$).


Bref, nous avons plus que jamais besoin d’emplois bien rémunérés dans des secteurs de pointe, et les entrepreneurs technos qui visent très très haut, et le font dans des secteurs en pleine ébullition, sont la clé pour parvenir à en créer. C'est d'autant plus important que l'écart entre les emplois générant le plus de valeur et ceux en générant le moins est appelé à croître en raison de la montée de l'automatisation en général et de l'intelligence artificielle en particulier. 


Vous vous en doutez; le jour où je me lancerai moi-même en affaires, ça n’impliquera plus l’impression de symboles sur des arbres morts. Je n’en suis pas moins optimiste quant à l’avenir des livres et des journaux économiques comme Les Affaires, qui offrent à leurs lecteurs tellement plus que du divertissement. 


Même si Les Affaires mise encore en partie sur le papier, je considère que le journal a tout ce qu’il faut pour survivre à la fin de ce modèle d'affaires. Après tout, on parle d’un journal économique exceptionnellement résilient qui, fondé en 1928, a survécu à la Grande Dépression de 1929 et à toutes les autres crises qui ont suivies.


Au courant de ses 88 ans d’existence, je me demande combien de Québécois ont vu leur destin économique transformé par Les Affaires. Bien humblement, je n’oublierai jamais que je suis l’un d’entre eux.

À propos de ce blogue

DE ZÉRO À UN MILLION est le blogue de Julien Brault, qui a fondé la start-up Hardbacon en juin 2016. L’ancien journaliste de Les Affaires relate ici chaque semaine comment il transforme une idée en entreprise. Dans ce blogue, Julien Brault dévoile notamment chaque semaine ses revenus. Une démarche sans précédent qui est cohérente avec les aspirations de Hardbacon, qui vise à aider les gens à investir intelligemment en faisant voler en éclat le tabou de l’argent. Ce blogue sera ainsi alimenté jusqu’à ce que Hardbacon, qui n’avait aucun revenu lors de la publication du premier billet, génère un million de dollars en revenu annuel.

Julien Brault

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