Être seul

Offert par Les Affaires


Édition du 26 Mai 2021

Être seul

Offert par Les Affaires


Édition du 26 Mai 2021

(Photo: 123RF)

CHRONIQUE. Appelons-le François. François ne va pas bien. Comme dans une mauvaise toune «country», il a perdu sa job, sa maison, sa femme, puis son cheval. Bon, pas vraiment son cheval, mais vous comprendrez la métaphore. À part le cheval, le reste est la réalité. François a divorcé, c’est une séparation qui n’est pas facile, et au même moment, il a perdu son appartement. Bref, François est dans de sales draps.

Était, plutôt. Car François m’a contacté pour que je lui donne un coup de main. Il m’a demandé de l’aide parce qu’une agence de recouvrement le harcelait deux ou trois fois par jour. Il n’avait pas l’énergie pour gérer tout ça, et, surtout, ne savait pas quoi faire pour régler la chose, n’en ayant pas les moyens à très court terme. Je lui ai donc suggéré d’intervenir en son nom.

J’ai appelé ladite agence et j’ai parlé à Stéphanie, fort courtoise. Mon ami croyait qu’il avait une dette substantielle, mais j’ai appris avec stupéfaction qu’il ne devait qu’environ 500 $pour une carte de crédit impayée. Cette dette peut sembler modeste pour la plupart d’entre nous. Mais lorsqu’on a mal au budget, devoir trouver 50 $est un problème, 100 $est une fortune et 500 $, c’est la fin du monde. Il n’y a rien à rationaliser là-dedans. C’est émotif et ça fait naître ou réveiller plein d’incertitudes.

Le problème réside justement là. Les agences de recouvrement jouent sur cette fragilité psychologique et émotionnelle, sans se soucier une seconde de la réalité concrète des gens qu’elles doivent «collecter», comme on dit.

Stéphanie ne connaissait rien de la réalité personnelle de François, mais en même temps, elle sait, c’est son boulot, que les gens qui doivent une dette due en agence sont acculés au pied du mur. Elle et ses semblables utilisent des techniques assez banales pour arriver à leurs fins, et ce n’est rien d’autre que du harcèlement. Appeler à toute heure du jour, sans arrêt, c’est du harcèlement.

Il y a quelque chose de brisé dans le lien économique dans ces pratiques. Le lien économique est basé depuis des siècles sur la confiance. Quand une grande entreprise recourt à une agence de crédit, elle brise ce lien de confiance. Elle désire recouvrer son dû, c’est légitime. Mais pourquoi ces méthodes à la limite barbares ?

Stéphanie n’a fait que son travail. Je lui ai dit, un peu abasourdi:«Voyons, mon ami François ne dort pas la nuit pour à peine 500 piastres de dette, ça n’a pas de bon sens!»Nous avons trouvé une solution, tout s’est réglé en un appel de quatre minutes. À la fin, je la remercie:«Nous avons fait en sorte qu’un homme dorme paisiblement, maintenant, c’est quand même ridicule.»Stéphanie, de me répondre, à travers un profond soupir: «Oui, je sais bien, je le vis tous les jours…»

Stéphanie et François sont coincés dans le même système qui a oublié que l’économie, ce n’est pas que de l’argent, c’est d’abord un lien social. Ce système oublie trop souvent ce que nous vivons.

François vit avec un trouble de l’anxiété et est sourd:prendre le téléphone pour régler ses affaires, c’est au-dessus de ses forces. François, avant de demander mon aide, était seul.

À propos de ce blogue

Le monde et les temps changent. Rapidement. Le monde industriel se transforme à grande vitesse. Les régions se réinventent. Notre rapport au temps et à l’espace se bouscule très rapidement. Pour le comprendre, il faut souvent un pas de recul. C’est ce que propose cette chronique : ancrée dans l’actualité tout en portant un regard vers l’histoire qui n’est rien d’autre que notre futur. Depuis plus de 25 ans, l’économiste indépendant Ianik Marcil analyse les transformations industrielles et documente leurs impacts sur nos communautés. Ceux-ci sont multiples : économiques, bien sûr, mais aussi sociaux, environnementaux et même culturels. Sa chronique souhaite ouvrir nos horizons sur ces nouvelles réalités changeantes.

Ianik Marcil

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