Une biographie lève le voile sur la saga Molson


Édition du 05 Mai 2018

Une biographie lève le voile sur la saga Molson


Édition du 05 Mai 2018

Eric Molson a la brasserie de la rue Notre-Dame, à Montréal

Comment ramener une entreprise sur ses bases ? Et éviter ensuite qu'elle ne les quitte ? Le sujet a l'air anodin en apparence. Sous la plume de la biographe Helen Antoniou, il devient un passionnant ouvrage duquel on peine à sortir. Le retour à la bière... et au hockey relate le parcours d'Eric Molson, président du conseil pendant près de 20 ans, et des embûches qu'il a dû affronter. On y apprend notamment qu'en 2004, le conseil d'administration de Molson a implosé sous l'effet de dissensions familiales. Le livre donne également plus de détails sur les coulisses de la vente et du rachat du Canadien de Montréal. Nous nous sommes entretenus avec l'auteure.

FRANÇOIS POULIOT - Quand l'idée vous est-elle venue d'écrire la biographie d'Eric Molson ?

HELEN ANTONIOU - Il y a environ cinq ans, pendant mon deuxième congé de maternité, Eric Molson a dû subir une lourde opération au dos. Andrew [Molson, son conjoint] et moi avons vite conclu que, pour accélérer son rétablissement, il lui fallait un projet susceptible de rallumer le feu sacré qui l'animait lorsqu'il travaillait à plein temps chez Molson. Nous lui avons donc suggéré d'écrire ses mémoires, son expérience à la présidence du conseil, mais étant plutôt introverti, il a refusé. J'ai donc proposé de l'aider en réalisant une série d'entrevues avec lui. Mon plan était de l'interviewer tout en me baladant avec lui dans le Maine. Je me disais que ça permettrait d'occuper son esprit et d'aider à la réhabilitation physique de son dos.

F.P. - Pouvez-vous nous le présenter brièvement ? Qui est Eric Molson ?

H. A. - Eric fait partie de la sixième génération de la famille Molson. Il est le fils de Tom Molson et le neveu du sénateur Hartland Molson. Son frère Stephen et lui étaient les actionnaires de contrôle de la brasserie et, en 2005, ils sont devenus les actionnaires de contrôle de Molson Coors, avec la famille Coors. Eric est un maître-brasseur passionné. Entré à la brasserie Molson à 23 ans comme ouvrier, il a graduellement grimpé les échelons jusqu'au poste de président, vingt ans plus tard. Il s'est ensuite intéressé à la gouvernance de l'entreprise, dont il a présidé le conseil d'administration de 1988 à 2007. Il est marié à Jane, avec qui il a eu trois fils (Andrew, Geoff et Justin) et onze petits-enfants.

F.P. - Quelles sont les qualités que vous admirez le plus chez lui ?

H.A. - D'abord, son humilité. Eric ne se considère pas comme « meilleur » ni « plus intelligent » ni « plus méritant » que quiconque. Il a les deux pieds sur terre et il reconnaît ses limites comme ses forces. Par exemple, il a insisté pour que le livre soit publié tel quel, avec ses imperfections, sans exiger de droit de regard. Il se soucie davantage de ce que ses lecteurs apprendront de ses expériences que de ce qu'ils penseront de lui. En fait, il est aux antipodes des leaders égocentriques et narcissiques qu'on voit aujourd'hui. Il m'inspire. Ensuite, sa détermination et sa vision à long terme. Eric ne s'est jamais laissé arrêter par les obstacles sur son chemin. Il avait un objectif : créer une plateforme qui assure la pérennité de Molson. Il a tout fait pour y arriver, allant jusqu'à renoncer à certains avantages personnels comme un dividende supplémentaire de 50 millions de dollars (lors de la fusion avec Coors). Sa vision était portée par une générosité qui dépassait sa propre personne et lui donnait de la force et du courage. Enfin, sa passion. Eric a fondé sa vision pour l'entreprise sur sa propre passion pour la bière, une passion inspirante et contagieuse. Il a ainsi rallié de nombreuses personnes à sa cause, celle de redonner à Molson son titre de grand brasseur canadien et de créer une plateforme assurant sa pérennité.

F.P. - Quels sont les défauts qui ont nui à son parcours ?

H.A. - Il se montrait parfois trop patient. Beaucoup de gens estiment qu'il aurait dû licencier Mickey Cohen bien plus tôt [N.D.L.R. Le chef de direction qui, dans les années 90, a tenté de transformer Molson en conglomérat]. Mais Eric accorde toujours le bénéfice du doute et attend de voir ce qu'il en est réellement avant de couper des ponts. Il n'est pas un grand communicateur. Il déteste les discours en public et encore plus la confrontation. Je mentionne dans le livre qu'il aurait pu réussir à convaincre Stephen Jarislowsky de soutenir la fusion entre égaux avec Coors, s'il en avait discuté personnellement avec lui, entre actionnaires. Il a préféré envoyer Dan O'Neil, le chef de la direction qui, à ce titre, se trouvait à bénéficier personnellement de la transaction. C'était voué à l'échec. Je pense aussi qu'il avait tendance à trop faire confiance. Eric respecte un ensemble de valeurs, dont la première est l'intégrité. Croyant que les personnes de son entourage honoraient le même code d'éthique, il avait une confiance aveugle en leur intégrité professionnelle. Mais cette confiance s'est parfois retournée contre lui. Par exemple, dans le prospectus original relatif à la transaction avec Coors, les avocats ont inclus une clause autorisant le vote des titulaires d'options, parce que la Loi canadienne sur les sociétés par actions le permettait. Or, c'était contraire aux principes d'Eric et, quand il l'a appris, il a demandé aux avocats de modifier le prospectus.

F.P. - Quelles sont ses plus grandes réalisations chez Molson ? Son plus grand mérite ?

H.A. - Il a recentré les activités de Molson sur la bière et en a fait un grand brasseur, connu dans le monde entier. Il a su passer le flambeau à la génération suivante. Andrew et Geoff sont bien préparés à poursuivre la mission qui leur a été confiée.

F.P. - Eric Molson semble fier de ses origines montréalaises. Pouvez-vous nous en dire plus ?

H. A. - Eric adore Montréal. Il aime son bilinguisme, son pluralisme, son histoire, son patrimoine... C'est ici que sont ses racines familiales et qu'il a choisi de rester.

F.P. - Vous êtes la belle-fille d'Eric Molson. Or, votre livre contient des révélations et des commentaires qui ne feront pas nécessairement l'affaire de tous. Est-ce qu'il y a eu des bras de fer avec vos proches lors de l'écriture ?

H. A. - Pas vraiment. Jane et Eric m'ont donné carte blanche parce qu'ils me faisaient confiance. Ils n'ont jamais demandé à lire ce que j'avais écrit ni suggéré de façon de dire les choses. J'ai eu beaucoup de chance. J'ai aussi eu le soutien d'Andrew. Je lui faisais lire différentes versions du livre à mesure que j'avançais. Il m'a guidée et conseillée quant aux sujets à traiter. Ça peut sembler étonnant, mais il n'a jamais censuré quoi que ce soit.

F.P. - Il faut parler du conflit qui a opposé Eric et son cousin Ian Molson. Celui-ci a fait imploser le conseil d'administration en 2004. Ian ne semble pas avoir le beau rôle dans votre livre. Est-ce le cas ?

H. A. - Je pense simplement qu'Ian et Eric sont très différents. Dans l'absolu, il n'y en a pas un qui est meilleur ou pire que l'autre. Je pense qu'Ian a beaucoup fait pour recentrer les activités de l'entreprise sur le brassage lorsqu'il était président adjoint du conseil. De son côté, Eric a pu compter sur lui. La rupture au sein du conseil n'est pas le fait d'une seule personne.

F.P. - Quel legs Eric Molson laisse-t-il au Québec et au Canada ?

H. A. - Outre sa contribution à des institutions comme l'École de gestion John-Molson de l'Université Concordia et son soutien indéfectible à l'Hôpital général de Montréal, je pense qu'il laissera derrière lui des valeurs fortes - l'intégrité, l'ardeur au travail, la persévérance, le pluralisme -, valeurs qu'il a su transmettre à ses fils.

F.P. - Quelques petites questions sur le CH, maintenant. Quel a été le prix payé ? Comment les participations des actionnaires sont-elles réparties ? Et est-ce que l'équipe va participer aux séries éliminatoires la saison prochaine ?

H. A. - En fait, je ne sais rien du montant de la transaction ni de la répartition des parts. Mais, en tant que partisane et éternelle optimiste, je réponds : bien sûr que l'équipe va participer aux séries! Comment dire autrement ?

F.P. - Qu'est-ce que ça fait d'être un membre de la famille Molson ?

H. A. - C'est une « funny question ». Je ne me lève pas en pensant : « Je fais partie de la famille Molson! » Je me sens privilégiée d'être mariée à Andrew, car j'aime cet homme, ses valeurs et sa personnalité. C'est par lui que je suis liée à cette famille. Il est merveilleux, comme le sont ses parents et ses frères. Qu'il porte le nom de Molson n'a aucune importance pour moi. Cela dit, je suis fière de l'histoire et du patrimoine de cette famille. Tout comme je le suis de mes origines grecques et de ce que mes parents ont accompli lorsqu'ils ont immigré ici pour poursuivre leur carrière en médecine. Je veux que mes enfants apprennent et grandissent avec ce double héritage.

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