La Presse a-t-elle encore une chance?

Publié le 08/05/2018 à 20:28, mis à jour le 09/05/2018 à 00:39

La Presse a-t-elle encore une chance?

Publié le 08/05/2018 à 20:28, mis à jour le 09/05/2018 à 00:39

Quel avenir La Presse a-t-elle maintenant devant elle?


Plusieurs en étaient venus à prendre pour acquis que la famille Desmarais et Power Corp. feraient œuvre philanthropique pour de nombreuses années encore. Ils se retirent, avec élégance, laissant un don de 50 M$ à la nouvelle société sans but lucratif.


Le retrait devrait contribuer à calmer ces bruits d'interventions dans le travail journalistique, des bruits qui nous ont toujours fait sourire (on a personnellement chroniqué quelques années pour Le Soleil à l'époque où Power était propriétaire, et jamais été témoin d'une tentative d'influence). On dit calmer les bruits, et non les faire taire. Les administrateurs du nouvel organisme seront nommés par un président (à identifier), qui, lui, sera initialement nommé par Power et la direction actuelle. On comprend de la mécanique qu'un comité de gouvernance sera ensuite mis en place pour pourvoir à d'éventuels départs. Soulignons à grands traits qu'une charte garantissant l'indépendance journalistique de la salle de rédaction sera adoptée et mise sous la responsabilité d'un fiduciaire qui devra s'assurer de son respect.


Ces observations faites, venons-en maintenant à l'objectif poursuivi: permettre à La Presse de continuer à offrir une information de qualité dans l'avenir.


C'est ici que la discussion devient économique.


Ceux qui espéraient avoir plus de détails sur la situation financière de La Presse seront déçus.


Pour des motifs concurrentiels, la direction ne dévoile pas l'état de ses pertes annuelles.


En conférence de presse, le président de La Presse, Pierre-Elliott Levasseur, et son éditeur, Guy Crevier, ont tous deux indiqué qu'un plan stratégique était en place. Un plan en quatre étapes, qui est lui aussi resté secret pour des motifs concurrentiels.


Idem encore pour le 50 M$ de Power. Impossible de savoir combien est destiné à des investissements en capital, versus le renflouement des pertes.


À quoi pourrait ressembler le plan


Nous ne sommes pas dans le secret des dieux, mais trois sources de revenus sont clairement identifiées.


1-La source donations.


Le fédéral envisage de permettre aux sociétés médiatiques à but non lucratif de recevoir des dons et d'émettre des reçus de charité. À Londres, le Guardian a une formule du genre, et M. Levasseur évoquait de mémoire un résultat de 600 000 donateurs qui permettaient de faire entrer 25 millions de livres. Pour La Presse, il a avancé qu'une règle de trois donnait un montant de 3 M$.


2-La source aide des gouvernements.


Cette aide est à préciser avec le fédéral. Elle devrait être par crédits d'impôt avec le provincial, en vertu d'un nouveau programme de soutien aux médias annoncé par Québec au dernier budget. Aucun montant n'a été avancé.


3-La source "nouvelle approche publicitaire"


Le brouillard est dense sur cette nouvelle approche. M. Levasseur a reconnu que l'application mobile de La Presse faisait actuellement l'objet d'investissements et des échos en provenance de l'assemblée avec les employés ont fait état de possibles partenariats avec d'autres sociétés au Canada.


Notre interprétation: La Presse est sur le point de se lancer dans une vaste opération data.


La difficulté actuelle des entreprises de presse face à Google et Facebook est que, individuellement, les médias québécois connaissent mal leurs visiteurs. Les géants américains ont pendant ce temps des capacités technologiques qui leur permettent de bien connaître les goûts, intérêts, et besoins de leurs usagers, et ce rapidement. Ils peuvent offrir aux publicitaires des campagnes ciblées. Ils ont une telle portée qu'ils peuvent raffiner à l'extrême les caractéristiques individuelles et offrir aux publicitaires de remplir des besoins très pointus où ils n'ont pas à payer pour de l'ivraie (des yeux qui ne voient aucune pertinence dans la publicité présentée).


La Presse, comme les autres, n'a pas réellement ces capacités. Son application iPad, où sont concentrés les efforts publicitaires, est en outre consultée de manière statique à la maison. Difficile par exemple de tabler sur le marché de la publicité géolocalisée avec l'outil.


L'on suspecte que le 50 M$ déposé par Power pourrait bien servir à développer de meilleures systèmes de recension des comportements, et ce sur de multiples plateformes. Pour que ces systèmes soient efficaces, La Presse a cependant besoin d'augmenter sa portée, de manière à constituer un bassin suffisamment important qui puisse permettre du ciblage publicitaire aussi pointu que ce qu'offrent Google et Facebook. Cela ne peut passer que par des partenariats avec d'autres. On pense peut-être à Radio-Canada, à MétéoMédia (données géographiques sur mobile), etc.


Le plan réussira-t-il?


Bien difficile à dire. D'abord parce qu'on ne connaît que partiellement ses composantes. Ensuite parce que les points d'interrogation sont nombreux.


Le volet donation donne certains résultats pour Le Devoir, il reste à voir s'il peut vraiment être significatif à La Presse. L'éditeur du Devoir, Brian Myles, confiait mardi que son journal avait amassé 600 000$ en donations lors de la dernière campagne et disait espérer pouvoir doubler ce montant dans une prochaine campagne avec l'émission de reçus de charité. Le Devoir est cependant un organe médiatique particulier.


Le volet "financement des gouvernements" fonctionnera, mais la question est de savoir s'il fonctionnera à la hauteur budgétée dans le nouveau plan stratégique. Il serait étonnant que les sociétés médias du privé applaudissent à un soutien public d'organisations comme La Presse qui, même si elles visent à contrer Facebook et Google, se trouveront aussi à attaquer leur marché. Cette aide sera assurément controversée.


Reste le volet "expansion publicitaire". C'est celui sur lequel il y a le moins d'éclairage. Si notre anticipation est bonne, sa réussite ne pourra passer que par l'adhésion de partenaires. Aligner les intérêts ne s'annonce pas simple.


La Presse a-t-elle encore une chance? Oui, mais le travail à abattre est colossal.


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À propos de ce blogue

Diplômé en droit de l'Université Laval, François Pouliot est avocat et commente depuis plusieurs années l'actualité économique et financière. Il a été chroniqueur au Journal Le Soleil, a collaboré au Globe and Mail et dirigé les sections économiques des différentes unités de Quebecor Media, notamment la chaîne Argent. Au cours de sa carrière, il a aussi fait du journalisme d'enquête ce qui lui a valu quelques distinctions, dont le prix Judith Jasmin. La Bourse Southam lui a notamment permis de parfaire son savoir économique à l'Université de Toronto. François a de même été administrateur de quelques organismes et fondation. Il est un mordu des marchés financiers et nous livre son analyse et son point de vue sur diverses sociétés cotées en bourse. Québec inc. sera particulièrement dans sa mire.

François Pouliot
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