Bombardier: rangeons la potence et attendons la Caisse

Publié le 03/04/2017 à 20:46, mis à jour le 05/04/2017 à 09:52

Bombardier: rangeons la potence et attendons la Caisse

Publié le 03/04/2017 à 20:46, mis à jour le 05/04/2017 à 09:52

Il y a des élans de 1789 dans la polémique sur la rémunération des haut-dirigeants de Bombardier. Avec ce qu'il y a de plus beau dans cette année, mais, malheureusement aussi, avec ce qu'il y a de plus laid.


Le holà (pour ne pas dire le wow là) lancé par l'opinion publique devant les hausses salariales des hauts dirigeants est une bouffée d'air frais pour les trop peu nombreux activistes qui tentent depuis plusieurs années de freiner l'ascension débridée des rémunérations dans les grandes sociétés.


Malheureusement, deux choses viennent assombrir cette bonne nouvelle: la furie dans laquelle roule la discussion, et l'unicité de perspective qui la fait se mouvoir.


La perspective avec laquelle est actuellement abordée la discussion est la suivante. "Il est inacceptable que des dirigeants s'en mettent plein les poches, alors que c'est l'argent des contribuables qui vient sauver l'entreprise et qu'elle élimine des emplois ici".


Il se trouve néanmoins une autre perspective qu'il conviendrait de mettre dans la balance avant de monter la potence et lyncher tous les administrateurs et hauts dirigeants de Bombardier.


Explicitons davantage.


Alain Bellemare est arrivé chez Bombardier en février 2015. Il a commencé à y entrer son équipe par la suite. Fred Cromer, le patron des avions commerciaux, est arrivé en avril 2015; David Coleal, le patron des avions d'affaires, en juin 2015; John Di Bert, le responsable des finances, en août 2015.


Tous ces gens se sont mis à l'œuvre dans les mois qui ont suivi.


Quelle était la situation de Bombardier à ce moment?


Précaire est un euphémisme. La société se dirigeait alors vers la faillite.


C'est ici qu'intervient l'autre perspective.


Placés dans pareille situation, la grande majorité des propriétaires d'entreprise aura la réaction suivante: sauvez mes fesses, créez de la valeur, et je ne serai pas ingrat, vous serez bien récompensés.


C'est une façon de voir qui est légitime. Une entreprise a le droit de récompenser les dirigeants qui ont amené des progressions significatives. C'est d'ailleurs le principe du système économique dans lequel nous évoluons. Pas seulement chez Bombardier, chez tous. Et ce n'est pas parce qu'une société a bénéficié d'un soutien public que le mérite ne doit pas être récompensé.


Les dirigeants ont-ils mérité une récompense?


Une fois que l'on a convenu qu'il est légitime de compenser le mérite - et que cette perspective doit aussi être prise en compte dans la discussion -, il faut évidemment ensuite se demander si les hauts dirigeants de Bombardier ont été méritants en 2016.


La réponse est oui.


Un premier mérite réside dans les marges du bénéfice avant intérêts et impôts (BAII) des différentes divisions, qui ont presque toutes significativement remonté.


Voici quelques exemples:


-Transport: 5,6% en 2015; 7,4% en 2016


-Avions d'affaires: 4,4% en 2015; 6,4% en 2016


-Aérostructures: 5,8% en 2015; 8% en 2016


-Avions commerciaux: -7,1% en 2015; -15,1% en 2016 (le recul s'explique par l'arrivée des premiers CSeries évidemment vendus à perte, qui viennent masquer l'amélioration des marges dans la production des jets régionaux).


Un deuxième mérite est dans l'obtention du financement du gouvernement du Québec (convenu par entente de principe fin 2015, mais signé en 2016). Certains diront que la chose était facile. Pas vraiment. Le plan de match initial tablait sur 1 G$ US de Québec et 1 G US d'Ottawa. Au final, Québec aura mis son 1 G$ US, mais Ottawa ne l'aura pas mis. Il n'y a que des engagements pour 372,5 M$ en prêts-redevances.


Un troisième mérite se trouve dans les importantes commandes obtenues pour le CSeries (notamment avec Air Canada et Delta).


Et un quatrième dans le refinancement inattendu de la dette de l'entreprise. Contre toute attente, Bombardier a réussi à refinancer sa dette et à repousser la prochaine échéance en 2019, ce qui lui donne plus de latitude financière.


Preuve qu'il y a eu des améliorations significatives en cours d'année, l'action de l'entreprise qui, dans les premiers mois de 2016 était à 0,80$, est aujourd'hui au-dessus des 2$.


Un aparté ici pour préciser que l'on n'inclurait pas Pierre Beaudoin dans le groupe des méritants.


Sans dire qu'il n'a pas de mérite dans le redressement, il est malheureusement aussi l'artisan de la situation actuelle. Il est vraiment étonnant qu'il ait obtenu une augmentation. Un purgatoire s'imposait. Fin de l'aparté.


Méritée, la récompense est-elle cependant trop élevée?


On a plus haut conclu que ce n'est pas parce qu'une société avait obtenu du financement public qu'il fallait renier le principe de la compensation du mérite. On a ensuite conclu que ce mérite avait été présent en 2016 chez les hauts dirigeants.


Il reste maintenant à voir si le mérite a été honnêtement compensé ou compensé à outrance.


C'est ici que ça se complique.


Il y a plusieurs difficultés. L'une est notamment que l'on ne sait trop quelle est la véritable augmentation, du fait que plusieurs n'avaient pas une année complète de rémunération en 2015 (le grand patron de Bombardier Transport, était en outre numéro 2 et non numéro 1 l'année précédente). La principale difficulté est cependant de savoir si les hauteurs de rémunération consenties aux hauts dirigeants, de même que les bonis accordés, sont en adéquation avec celles de sociétés comparables. Bombardier dit oui, mais son échantillon fait-il consensus?


Cela demande une analyse assez complexe, qui n'est pas du ressort d'un simple chroniqueur financier et probablement pas non plus du grand public et des parlementaires.


Il sera intéressant de voir ce que fera la Caisse de dépôt lors de l'assemblée annuelle. La Caisse vote sur les questions de rémunération et est en mesure de mieux évaluer ces situations. De par sa nature sociale, elle cherche à ce que les sociétés aient des comportements sociaux adéquats. De par sa nature capitaliste, elle ne veut pas non plus surpayer.


Rangeons donc la potence, et attendons voir ce que la Caisse dira.


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À propos de ce blogue

Diplômé en droit de l'Université Laval, François Pouliot est avocat et commente depuis plusieurs années l'actualité économique et financière. Il a été chroniqueur au Journal Le Soleil, a collaboré au Globe and Mail et dirigé les sections économiques des différentes unités de Quebecor Media, notamment la chaîne Argent. Au cours de sa carrière, il a aussi fait du journalisme d'enquête ce qui lui a valu quelques distinctions, dont le prix Judith Jasmin. La Bourse Southam lui a notamment permis de parfaire son savoir économique à l'Université de Toronto. François a de même été administrateur de quelques organismes et fondation. Il est un mordu des marchés financiers et nous livre son analyse et son point de vue sur diverses sociétés cotées en bourse. Québec inc. sera particulièrement dans sa mire.

François Pouliot
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