Votre organisation est-elle prête pour un cycle de chaos?

Publié le 24/06/2023 à 09:00

Votre organisation est-elle prête pour un cycle de chaos?

Publié le 24/06/2023 à 09:00

Des soldats russes envahissant le territoire ukrainien en février 2022. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. La plupart d’entre nous sommes conscients que le monde a changé depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 et qu’un retour en arrière est impossible. Toutefois, personne ou presque ne comprend vraiment dans quel cycle de chaos international nous sommes entrés. Pourtant, les organisations doivent le savoir, car elles affronteront des vents de face durant des décennies.

C’est le principal message qui ressort d’un essai publié par Guillaume A. Callonico, directeur principal, responsable de la gestion des risques géopolitiques et transversaux à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). Il enseigne aussi la gestion des risques politiques et géopolitiques à l’Université de Montréal.

Intitulé Le réveil géopolitique de la finance: votre organisation est-elle prête pour la guerre? (Le Lys Bleu Éditions, 2023), ce livre de 225 pages s’adresse avant tout aux financiers, aux investisseurs institutionnels et aux gestionnaires de portefeuille.

Cela dit, tous les dirigeants d’entreprises actives à l’international — des exportateurs aux importateurs en passant par les sociétés qui ont des bureaux ou des usines à l’étranger — devraient lire ce livre pour trois raisons.

Premièrement, l’auteur explique pourquoi et comment le monde est en train de changer sous nos yeux, en donnant une longue perspective historique sur près d’un siècle avec des exemples concrets.

Deuxièmement, il donne aux lecteurs des outils afin de les aider à mieux comprendre et à évaluer les risques politiques (la situation dans un pays) et géopolitiques (les tensions entre des États) auxquels leur organisation est déjà ou sera confrontée.

Troisièmement, l’essai qui cite des spécialistes en relations internationales et en analyse du risque géopolitique est écrit dans un style clair et limpide, facilitant l’assimilation de concepts clés et souvent méconnus.

Par exemple, pour illustrer son propos, l’auteur raconte des anecdotes professionnelles à la CDPQ et fait référence à des classiques de la culture populaire, dont la fameuse série Game of Thrones.

 

Nous vivrons longtemps dans monde instable

Commençons par la perspective historique.

Guillaume A. Callonico initie les lecteurs aux phases d’un long cycle géopolitique. Plusieurs spécialistes en relations internationales ont développé ce concept, dont George Modelski, l’auteur de Long Cycles in World Politics (The MacMillan Press, 1987).

Modelski a analysé ce cycle perpétuel sur une période de 500 ans, un cycle qui comprend quatre phases et qui s’étale habituellement sur une période de 80 à 100 ans:

  • La phase 1 de «reprise» (au sortir d’une période de chaos international) ;
  • La phase 2 d’«expansion» ;
  • La phase 3 de «surchauffe» ;
  • La phase 4 de «récession» (au début d’une période de chaos international).

Comme on peut le constater sur ce graphique que Guillaume A. Callonico a conçu à partir des travaux de Modelski, nous sommes sans doute entrés depuis 2022 (année de l'invasion de l'Ukraine) dans la quatrième phase du présent cycle long géopolitique, amorcé durant la Deuxième Guerre mondiale — une période de grand chaos international s’il en est une.

Les quatre phases d’un long cycle géopolitique. (Sources: Modelski, Callonico, Le réveil géopolitique de la finance)

Bien entendu, cela ne signifie pas que nous nous dirigeons assurément vers une Troisième Guerre mondiale.

En revanche, nous voyons bien que nous vivons actuellement une crise de l’ordre hégémonique et une généralisation des conflits, qui sont rendus possibles en raison du déclin relatif des États-Unis et de la fin de la pax americana.

L’invasion en Ukraine (le retour de la guerre à grande échelle en Europe), la montée en puissance de la Chine et sa volonté d’avaler Taïwan ainsi que la «désoccidentalisation» du monde sont des symptômes de cette crise de l’ordre international de l’après-guerre.

Que nous réserve l’avenir? Bien malin qui peut le prédire.

Et Guillaume A. Callonico se garde bien de faire des prévisions, sauf celle que nous entrons dans une longue phase d’instabilité qui annonce de grands bouleversements auxquels nous devons nous préparer.

«Dans cet environnement, l’investisseur devra faire face à l’émergence de nouveaux risques à long terme, dont la multiplicité des points chauds militaires, l’accroissement des menaces de disruption des chaînes d’approvisionnement, le protectionnisme, la divergence des normes réglementaires et l’augmentation des sanctions économiques et financières», écrit-il.

Et c’est sans parler d’un monde perturbé par les conséquences des changements climatiques.

 

Des outils pour réduire vos risques géopolitiques

Au fil des ans, l’équipe de la gestion des risques géopolitiques à la CDPQ a développé un savoir-faire et des indices internes afin de protéger les investissements du bas de laine des Québécois — au 31 décembre 2022, son actif net s’élevait à 401,9 milliards de dollars.

Dans son essai, Guillaume A. Callonico ne dévoile pas cette expertise ou cette propriété intellectuelle qu’on peut assimiler, par exemple, à des secrets industriels dans une entreprise manufacturière.

Les entrepreneurs comprendront sa retenue à ce sujet.

En revanche, l’analyste aide les lecteurs à élaborer leurs propres indices ou indicateurs géopolitiques de performance — souvent qualitatifs, mais qu’on peut aussi quantifier — à l’aide de données publiques.

En voici quelques-uns:

  • L’évolution de la fragilité d’un État (noté de 0 à 100, où 100 est le plus risqué), élaboré par le site Fragile States Index (FSI)
  • La qualité de la résilience de l’État, un indice éclaté par différents sous-indicateurs (noté de 0 à 10, où 10 est le plus risqué), élaboré par également par le FSI.
  • Le risque d’intervention gouvernementale selon les trois indicateurs types (risque d’expropriation, absence de corruption, influence du gouvernement dans le système judiciaire), élaboré par le Word Justice Project.
  • L’indicateur de mesure de l’intensité de la relation sino-américaine, élaboré par le Crédit Agricole.

Bien entendu, comme le souligne Guillaume A. Callonico, on ne peut pas vraiment s’improviser du jour au lendemain analyste du risque géopolitique.

 

On ne s’improvise pas analyste du risque géopolitique

C’est un métier en soi, comme celui d’analyste financier, pour lequel il faut avoir de solides connaissances, voire une formation, en science politique, en histoire ou en géographie.

Après tout, on ne demande pas aux politologues de se prononcer sur les risques d’inflation, fait remarquer avec justesse l’essayiste.

Cela dit, les chefs d’entreprise peuvent être davantage sensibilisés aux risques géopolitiques et, surtout, à leur impact potentiel sur leur organisation.

Et on parle ici d’impacts concrets, car ils peuvent aller de la perte de revenus au retard dans les approvisionnements en passant par une expropriation ou l’emprisonnement d’employés.

Une des choses importantes à retenir de ce livre est que dans ce monde de plus en plus instable, les organisations doivent développer des réflexes afin de se préparer à différents scénarios géopolitiques, un peu comme le font depuis toujours les militaires.

«Face à une situation totalement inattendue, les militaires sont formés à réagir avec souplesse d’esprit et initiative aux scénarios envisagés. Ils ne savent jamais quand ils vivront une embuscade, mais ils s’y préparent en permanence. Nous le devons aussi», écrit en conclusion Guillaume A. Callonico.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke. François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand