Vers une guerre froide entre les États-Unis et la Chine?

Publié le 26/01/2019 à 08:00

Vers une guerre froide entre les États-Unis et la Chine?

Publié le 26/01/2019 à 08:00

Le président chinois Xi Jinping et le président américain Donald Trump (source photo: Getty)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Nous commémorerons cette année le trentième anniversaire de la chute du mur du Berlin, marquant la fin de la guerre froide entre les États-Unis et l’ex-Union soviétique. Cette année 2019 pourrait aussi toutefois marquer le début d’une nouvelle guerre froide, cette fois entre les États-Unis et la Chine.


Si jamais la rivalité entre Washington et Pékin se transformait en guerre froide, cela aurait un impact sur le commerce et les investissements internationaux. Comme le soulignait récemment Le Monde, cela pourrait diviser la planète en deux blocs commerciaux, «chacun centré sur sa superpuissance». Le système financier pourrait aussi se «désagréger».


Au siècle dernier, la guerre froide qui a opposé les Américains (et leurs alliés) aux Russes (et leurs alliés) a duré près de 50 ans. Deux camps s’affrontaient, l’Ouest et l’Est. Les pays capitalistes (pour la plupart des démocraties libérales tel que le Canada) contre les pays communistes (des dictatures ou des régimes autoritaires tel que l’ex-Allemagne de l’Est).


Il y avait aussi des dizaines de pays non-alignés sur l'un des deux camps comme l'Inde.


Après des décennies d'une course à l'armement et de guerres régionales interposées (par exemple, au Vietnam), l’Ouest a finalement gagné la guerre froide avec l'effondrement du communisme en Europe.


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Aussi, pendant une vingtaine d’années, de la chute du mur de Berlin à la récession mondiale de 2008-2009, les États-Unis ont dominé l’échiquier mondial sur le plan politique et économique, libéralisant entre autres le commerce international aux quatre coins du monde.


Nous vivions alors dans un monde unipolaire.


Cette époque est maintenant révolue.


La montée fulgurante de la Chine (sa renaissance, car elle était la première économie mondiale à la fin du 18e siècle) depuis une trentaine d’années a changé la donne.



En 2018, la Chine avait un PIB de 14 000 milliards de dollars américains, la plaçant au deuxième rang après les États-Unis (20 400 G$US), selon le Fonds monétaire international (FMI). La Chine pourrait même dépasser les États-Unis en 2030, estime la banque britannique HSBC.


Le poids économique de la Chine s’est naturellement transformé en poids militaire.


Ses dépenses militaires sont déjà trois fois celles de la Russie. En 2017, elles s’élevaient à 228,2 G$US en 2017, tandis que celles des États-Unis atteignaient 609 G$US, selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).


La Chine est aussi devenue une puissance technologique, et ce, dans plusieurs domaines, allant de l’intelligence artificielle aux télécoms, sans parler de la politique du Made in China 2025, lancée en 2015, qui progresse à grands pas, selon le Wall Street Journal.


Cette politique s’articule autour de trois années charnières :



  • En 2025, la Chine veut que son industrie manufacturière soit très innovante et très efficace, ce qu'elle n'est pas actuellement.



  • En 2035, la Chine veut être capable de compétitionner en termes de qualité avec les principales puissances manufacturières des pays développés.



  • En 2049, la Chine veut être LA puissance manufacturière dominante.


Selon plusieurs analystes, la présente guerre commerciale entre Washington et Pékin est en grande partie une réponse de l’administration Trump au Made in China 2025, car cette politique chinoise menacerait des secteurs clés de l’économie américaine.


La montée en puissance de la Chine a aussi des impacts géopolitiques.


Elle se traduit par des tensions de plus en plus grandes en Asie-Pacifique, à commencer par la mer de Chine méridionale, que Pékin considère comme sa zone d’influence historique depuis des siècles, voire des millénaires. 


L'Asie aux Asiatiques


En 2015, le président chinois Xi Jingping a même fait allusion à une «Asie pour les Asiatiques».


Difficile de ne pas y voir un clin d’œil à la fameuse doctrine Monroe de «l'Amérique aux Américains», qui a caractérisé la politique étrangère des États-Unis au 19e siècle et au début du 20e siècle, évinçant les puissances européennes du continent.


L’objectif ultime de la Chine est d’ailleurs d’évincer à terme les États-Unis de leur zone d’influence de l’Asie-Pacifique. Ces derniers y sont présents depuis la fin du 19e siècle, une présence qui s‘est accrue après la Deuxième Guerre mondiale et la Guerre de Corée.


Or, l’establishment militaire américain estime que les États-Unis sont et doivent demeurer une puissance du Pacifique, rappelle Robert D. Kaplan, un spécialiste de la politique étrangère américaine, dans le magazine Foreign Policy.


Une situation qui accroît le risque de guerre entre les deux pays, disent les spécialistes.


Car, lorsqu’une puissance montante menace la position d’une puissance établie, une guerre éclate dans la grande majorité des cas, souligne l’intellectuel Graham Allison dans son essai Destined for War (Can America and China Escape Thucydides’s Trap?).


Depuis 500 ans, dans 12 cas sur 16, la montée en puissance d’un pays ou d’un empire a provoqué une guerre, à l’exception notamment des États-Unis et de l’ex-Union soviétique, comme on peut le constater sur ce tableau tiré du livre de Graham Allison.



Une guerre entre les États-Unis et la Chine est-elle inévitable?


Bien sûr que non, mais le risque d’un affrontement direct entre ces deux puissances est réel.


Chose certaine, les tensions entre la Chine et les États-Unis seront au cœur de l’échiquier mondial au courant de ce siècle, comme la rivalité entre Washington et Moscou l’a été au 20e siècle.


Tous les analystes ne partagent pas ce point de vue.


Plutôt qu’une guerre froide, Ngaire Woods, doyenne et fondatrice de l’école Blavatnik de politiques publiques de l’Université d’Oxford, estime que le monde pourrait s’orienter vers un système international dirigé par quatre puissances, les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Allemagne.


«Elles domineraient chacune sa région et chercheraient à prendre la main dans les négociations internationales», écrit-elle dans une tribune publiée dans le quotidien suisse Le Temps.


Du reste, la Chine ne souhaite pas déclencher une guerre froide avec Les États-Unis, affirme Yan Xuetong, l’un des plus grands experts chinois en relations internationales.


Dans un entretien accordé l’an dernier à la presse officielle chinoise (dont fait état Courrier international), il a déclaré que Pékin craignait deux choses : une nouvelle guerre froide et une confrontation avec les États-Unis à propos de Taïwan.


Cela dit, la montée en puissance de la Chine est là pour rester, selon l’intellectuel chinois. «L’ordre mondial évolue : les centres de pouvoirs ne sont plus uniquement situés en Occident, ils sont de ce fait plus dispersés», souligne-t-il.


Reste à voir comment les États-Unis s’accommoderont de la montée en puissance du géant asiatique. Le dialogue entre les deux pays est la clé pour éviter un conflit, disent les spécialistes.


En revanche, la rivalité politique, économique et militaire persistera entre les deux puissances.


Dans ce contexte, de deux choses l’une : soit elles apprendront à cohabiter et à collaborer sur des enjeux fondamentaux, soit elles se lanceront dans une course à l’armement, comme à l’époque de la guerre froide au 20e siècle.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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