Préparez-vous à une longue guerre commerciale

Publié le 10/08/2019 à 08:30

Préparez-vous à une longue guerre commerciale

Publié le 10/08/2019 à 08:30

Le président américain Donald Trump et le président chinois Xi Jinping (source photo: Getty)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine qui ébranle l’économie mondiale pourrait durer des années, car il y a beaucoup plus que de stricts enjeux commerciaux derrière ce conflit.

Cette guerre est d’ailleurs devenue «totale» avec l’annonce par Washington, début août, d’étendre les tarifs douaniers à toutes les importations chinoises. Pékin a contre-attaqué en dévaluant le yuan et en stoppant les importations de produits agricoles en provenance des États-Unis.

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Dans ce contexte, on voit mal comment les deux pays peuvent trouver un terrain d’entente à moyen terme. De plus, ceux qui pensent que l’élection d’un démocrate à la Maison-Blanche en 2020 permettra d’enterrer la hache de guerre devront déchanter.

Certes, c’est Donald Trump qui a lancé la première salve dans cette guerre.

En 2016, lors de la présidentielle américaine, il a dénoncé le déficit commercial croissant des États-Unis avec la Chine, un déficit qui a continué d’augmenter pour atteindre 420 milliards de dollars américains en 2018.

L’administration Trump a trois objectifs dans ce conflit, disent les spécialistes :

  • Réduire le déficit commercial avec la Chine, en y augmentant les exportations américaines et/ou en faisant diminuer les exportations chinoises aux États-Unis.
  • Restreindre la capacité des entreprises chinoises d’acheter des sociétés technologiques américaines dans ses secteurs stratégiques -la Chine le fait déjà chez elle.
  • Obtenir un meilleur accès au marché chinois, car la réciprocité en matière d’ouverture au commerce international n’existe pas entre la Chine et les États-Unis, malgré l’adhésion du géant asiatique à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en 2001.

Aussi, même si un démocrate est élu 2020, il ne faut pas s’attendre à de grands bouleversements, car ces trois objectifs sont en fait ceux des administrations précédentes, à commencer par celle de Barack Obama.

Bien entendu, le ton changera sans doute avec un nouveau locataire à la Maison-Blanche, comme le souhaitent d’ailleurs les Chinois, qui semblent avoir la stratégie de répliquer coup sur coup aux Américains d’ici la présidentielle de novembre 2020.

Une nouvelle administration démocrate peut réduire les tarifs sur les importations chinoises afin d’inciter la Chine à faire des concessions pour réduire le déficit commercial avec les États-Unis.

Par contre, ceux qui misent sur la conclusion d’une paix commerciale rapide et d’un retour à la normale advenant de l’élection d’un président démocrate rêvent malheureusement en couleur.

Les enjeux non économiques à l'origine de cette guerre commerciale

Car, outre la réciprocité économique avec la Chine réclamée par les Américains, un autre enjeu explique pourquoi Washington n’est pas prêt de relâcher la pression sur la Chine.

Un enjeu politique qui est sous-estimé systématiquement par les économistes et les financiers : la montée en puissance politique, économique et militaire de la Chine, et son implication sur la politique internationale de Pékin.

Des exemples?

La Chine veut étendre son influence en Eurasie avec «les nouvelles routes de la soie». Elle veut imposer des standards mondiaux chinois dans les hautes technologies (5G, intelligence artificielle, etc.). Elle veut à terme expulser la marine américaine de l’Asie-Pacifique.

Comme toutes les puissances dominantes dans l’histoire, les États-Unis veulent contenir la montée de cette nouvelle puissance rivale, comme ils l’ont fait durant la Guerre froide contre l’ex-Union soviétique.

C’est pourquoi l’administration Trump a une cible bien précise dans la présente guerre commerciale, soit la politique du Made in China 2025 qui vise à moderniser la Chine dans les prochaines décennies.

Comme le souligne le Financial Times de Londres, avant de toucher toutes les importations chinoises, les tarifs américains ont ciblé avant tout les secteurs prioritaires de haute technologie ou de valeur ajoutée identifiés par Pékin dans le Made in China 2025.

En fait, Donald Trump souhaite démanteler cette politique ou à tout le moins atténuer sa portée, car elle menace l’économie américaine et les intérêts américains dans le monde, sans parler de sa prédominance géopolitique.

Mais là aussi, il faut réduire nos attentes parce que le président chinois Xi Jinping ne renoncera jamais à cette politique.

Jamais.

Et la raison en est fort simple : non seulement le Made in China 2025 est-il vital pour le développement économique et social de la Chine, mais il est aussi LE projet du président Xi pour faire à nouveau de la Chine une grande superpuissance.

C'est au coeur de son fameux «China Dream».

Cette politique est du reste tout à fait légitime. La Chine a le droit de se développer et de viser l’excellence. Mais cette aspiration complexifie le jeu des relations internationales.

C'est comme un match de boxe entre deux poids lourds.

Dans le coin gauche, une Chine qui veut reprendre sa place au sommet (on l'oublie souvent, mais la Chine était la première puissance économique à la fin du 18e siècle), mais qui refuse toujours d’offrir la réciprocité économique à ses principaux partenaires commerciaux, à commencer par les Américains.

Dans le coin droit, les États-Unis qui sont toujours la première puissance mondiale, mais dont le rang est contesté par un rival et qui ont décidé de se battre bec et ongles afin de défendre leurs intérêts politiques et économiques.

Voilà pourquoi la table est mise pour une longue guerre commerciale.

Êtes-vous prêts?

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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