Pourquoi Taïwan est crucial pour votre entreprise

Publié le 13/08/2022 à 09:00

Pourquoi Taïwan est crucial pour votre entreprise

Publié le 13/08/2022 à 09:00

Taïwan est de loin le plus grand producteur mondial de puces de processeur, qui sont de plus en plus omniprésentes dans les nouveaux produits. (Photo: 123RF)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. Même si Taïwan ne représente que 1% du PIB mondial, son rôle dans l’économie de la planète est crucial. Une suspension de ses exportations de semi-conducteurs pourrait provoquer des ruptures de stock dans les industries automobile et électronique, sans parler d’une pression accrue sur l’inflation.

Voici la conclusion d’une note publiée le 8 août par Capital Economics, une firme britannique d’analyse économique. Sa publication survient alors les tensions demeurent vives autour de Taïwan, dans la foulée de la visite de la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, Nancy Pelosi.

Le 3 août, dans le cadre d’une tournée asiatique, la politicienne américaine a fait une visite éclair à Taïwan afin de réaffirmer l’appui des États-Unis à cet État démocratique – qui a même représenté la Chine à l’Organisation des Nations unies, de 1949 à 1971.

Une visite qui a soulevé l’ire de la Chine communiste, qui est représentée à l’ONU.

Beijing considère Taïwan, qui compte 24 millions d'habitants, comme une province renégate (la 23e province chinoise). Par conséquent, il souhaite la réunifier à la Chine, comme l’ont été les anciennes colonies de Hong Kong (britannique) et de Macau (portugaise).

À la suite de la visite de Nancy Pelosi, l’armée chinoise a mené des exercices autour de Taïwan avec des armes réelles, incluant le tir de missiles balistiques. Pendant quelques jours, la Chine a de facto simulé un blocus de l’île, soulignent plusieurs analystes.

C’est dans ce contexte de tensions géopolitiques que Capital Economics a publié sa note qui mérite une attention particulière, notamment pour les entreprises canadiennes.

Une guerre semble avoir été évitée pour l’instant. En revanche, le risque d’un conflit demeure réel, surtout si Taïwan déclarait un jour officiellement son indépendance de la Chine communiste.

Dès lors, Beijing attaquerait probablement l’île, même au risque d’un affrontement direct avec les États-Unis, ont récemment affirmé des spécialistes lors d’un symposium organisé à Montréal par le Réseau d’analyse stratégique (RAS).

C’est la raison pour laquelle les entreprises canadiennes — surtout celles actives dans les secteurs de l’automobile et de l’électronique — doivent considérer un risque de rupture des exportations taiwanaises de semi-conducteurs dans leur planification stratégique.

Voici quelques éléments qui devraient vous en convaincre, selon l’analyse de Capital Economics.

 

Un risque réel pour l’économie mondiale

Taïwan est de loin le plus grand producteur mondial de puces de processeur, qui sont de plus en plus omniprésentes dans les nouveaux produits. L’île détient deux fois la part de marché du deuxième plus grand producteur, en l’occurrence la Chine, suivi de près par les États-Unis.

La domination de Taïwan dans le haut de gamme est encore plus grande: 92% des semi-conducteurs les plus avancés sont fabriqués par la multinationale Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC).

Aussi, même si un conflit armé semble évité pour l’instant, «un blocus militaire de l'île qui couperait les exportations de Taïwan vers le reste du monde causerait encore un choc économique majeur à l'économie mondiale», écrivent les analystes de Capital Economics.

Selon eux, voici ce qui pourrait se passer si l'approvisionnement taïwanais en semi-conducteurs était interrompu pendant une période prolongée, notamment dans l'électronique et l'automobile.

Les fabricants de ces industries auraient du mal à trouver des fournisseurs alternatifs, tandis que de nombreuses entreprises devraient carrément arrêter leur production.

En 2018, la production mondiale de biens comprenant des semi-conducteurs — c'est-à-dire des véhicules à moteur et des appareils électroniques — représentait près de 3% de la VAB mondiale (la valeur ajoutée brute, qui mesure la contribution d’un secteur à l’économie).

Étant donné la taille de l'industrie électronique en Asie et de l'industrie automobile en Europe, ces deux continents seraient particulièrement vulnérables, selon Capital Economics.

Il va sans dire que les conséquences seraient beaucoup plus graves si la Chine tentait d’envahir Taïwan, et que des usines de semi-conducteurs étaient gravement endommagées, voire détruites durant les combats.

Dans ce cas, la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales durerait aussi longtemps qu'il faudrait pour remplacer ces capacités de fabrication, en Asie ou ailleurs dans le monde, notamment en Amérique du Nord.

«Il faut de deux à trois ans pour construire une usine de semi-conducteurs. Remplacer la capacité de fabrication perdue serait extrêmement cher, car une nouvelle usine de semi-conducteurs coûte des dizaines de milliards de dollars et est extrêmement intensive en savoir», soulignent les analystes de Capital Economics.

Cela dit, même construire une nouvelle usine à l’extérieur de Taïwan ne serait pas une mince affaire, fait remarquer la firme britannique, en donnant l’exemple de TSMC, qui domine l’industrie en raison de son avance technologique.

En fait, il serait pratiquement impossible de rétablir les installations les plus avancées de TSMC ailleurs dans le monde sans son personnel et sa propriété intellectuelle.

Dans ce contexte, il est probable que la majorité des organisations canadiennes sous-estiment l’impact que pourrait avoir sur elles une perturbation de l’offre mondiale de semi-conducteurs en provenance de Taïwan.

 

L’impact potentiel sur les entreprises

C’est une évidence que vous expérimentez chaque jour: peu de lieux de travail — des usines aux bureaux administratifs — peuvent fonctionner sans informatique.

Les entreprises pourraient certes conserver l'équipement existant plus longtemps, mais pas indéfiniment.

L'expansion et le lancement de nouveaux services et de nouvelles entreprises seraient plus difficiles. Et sans un accès aux puces les plus rapides et performantes, l'innovation dans des domaines comme l'intelligence artificielle ralentirait.

Les pénuries de composants électroniques entraîneraient également une hausse des prix, exerçant une pression à la hausse sur l'inflation dans le monde.

Vous souvenez-nous des graves inondations en Thaïlande en 2011?

Cette année-là, les prix des disques durs avaient augmenté d'un tiers après les inondations dans ce pays asiatique, une catastrophe naturelle qui avait réduit la production mondiale de disques durs de 30% (similaire à la part de Taïwan sur le marché des puces de processeur).

Certes, les produits électroniques eux-mêmes représentent une part assez faible des paniers de l'indice des prix à la consommation (IPC).

En revanche, d’éventuelles pénuries généralisées de puces en raison d’un conflit à Taïwan affecteraient la production d'un plus large éventail de biens de consommation et même de services numériques.

«Par conséquent, une escalade majeure à Taïwan constituerait encore un autre choc d'offre, maintenant l'inflation à un niveau élevé encore plus longtemps», affirment les analystes de Capital Economics.

À la lumière de ces informations, on comprend mieux pourquoi Taïwan pèse beaucoup plus que son poids économique dans le monde.

Et pourquoi cette île est cruciale pour votre entreprise.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand