L’industrie agroalimentaire pâtira du déclin des insectes

Publié le 01/03/2019 à 20:33

L’industrie agroalimentaire pâtira du déclin des insectes

Publié le 01/03/2019 à 20:33

Des machines agricoles sur une terre

Des machines agricoles (source photo: 123RF)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Faites un petit sondage autour de vous, et demandez quel est le principal risque à long terme de l’industrie agroalimentaire dans le monde. On vous répondra sans doute le prix des denrées ou le gaspillage alimentaire. Or, le principal risque est plutôt dans la nature, sous nos yeux : le déclin des insectes.

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Vous avez bien lu : le déclin des insectes, un enjeu biologique, environnemental, mais aussi économique.

Nous faisons face à une crise écologique globale, à commencer par le réchauffement climatique, qui fait régulièrement les manchettes.

Par contre, cette crise écologique a bien d’autres facettes importantes, souvent négligées dans le débat public, telles que la surconsommation des ressources naturelles, l’acidification des océans, la diminution des rendements agricoles ainsi que le déclin de la biodiversité.

C’est ce dernier point qui devrait préoccuper au plus haut point l’industrie agroalimentaire, les investisseurs, les décideurs politiques, sans parler des consommateurs, affirment des spécialistes.

Car le déclin de la biodiversité sur la Terre touche particulièrement les insectes, qui sont indispensables à l’agriculture pour la pollinisation, le processus qui permet de fertiliser les plantes, les légumes et les fruits.

Ce service écologique est d’une importance capitale dans quatre grands domaines : la production de semences, les cultures maraîchères, les cultures oléagineuses (le soja, par exemple) et en arboriculture fruitière (les pommes, par exemple).

Or, ce service écologique est de moins en moins efficace.

Le 10 février, la revue Biological Conservation a publié une étude faite par des chercheurs australiens et chinois qui sonne l’alarme sur le déclin de 40% des espèces sur la planète, dont les abeilles, et ses conséquences sur les milieux naturels.

Depuis 30 ans, la biomasse totale des insectes diminue de 2,5% par année, soit un taux d’extinction huit fois plus rapide que celui des mammifères, des oiseaux et des reptiles, rapporte Le Monde.

Les insectes pourraient disparaître dans 100 ans

«À ce rythme-là, d’ici un siècle, il ne restera plus d’insectes sur la planète, dit au quotidien français Francisco Sanchez-Bayo, l’auteur principal de l’étude. Ou alors à peine quelques espèces nuisibles qui se seront développées au détriment des autres.»

Pourquoi la population d’insectes diminue-t-elle si rapidement?

Plusieurs facteurs sont en cause, selon les chercheurs : l’urbanisation, la déforestation, la pollution, le réchauffement climatique, mais surtout l’agriculture moderne.

Après la Deuxième Guerre mondiale, son intensification s’est traduite par l’utilisation généralisée de pesticides de synthèse, une stratégie qui a contribué de manière significative à la diminution du nombre d’insectes.

Il s’agit-là d’une bien mauvaise nouvelle pour l’industrie agroalimentaire, car une forte diminution, voire une disparition, des pollinisateurs auraient des conséquences majeures.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

La valeur économique totale de la pollinisation par les insectes dans le monde est estimée à 178 milliards d’euros (203 G$CA ou 12% du PIB du Canada), selon Bernard Vaissière, chargé de recherche et responsable du laboratoire de pollinisation à l’Institut national de recherche agroéconomique (INRA), un organisme français.

Cela représente surtout 9,5% de la valeur de la production agricole dans le monde.

Si les insectes disparaissent, la production agricole chutera, ce qui est très problématique alors que la population mondiale continue d’augmenter, surtout en Afrique.

Les prix de certains produits bondiront, sans parler de la qualité des produits qui s’en sentira puisque la qualité des produits est liée à la qualité de la pollinisation.

Toute la chaîne de valeur de l’industrie agroalimentaire pâtira : production dans les champs, transformation des produits dans les usines, distribution et vente au détail aux quatre coins du monde.

Certes, plusieurs légumes n’ont pas besoin de pollinisateurs pour se développer comme les carottes, les oignons et les choux. Par contre, les insectes sont essentiels afin produire les semences qui vont permettre leur reproduction.

Même s’il n’est pas un insecte, le ver de terre (un invertébré) fait aussi l’objet d’une attention particulière en raison de son rôle essentiel dans l’agriculture, notamment au Royaume-Uni, où les agriculteurs essaient de le sauver.

Pourquoi? Parce que les vers de terre sont vitaux pour la santé des sols. Aussi, leur disparition réduirait la fertilité des sols et le rendement des récoltes, rapporte The Guardian.

La déclin des insectes a aussi un impact sur le reste de la biodiversité. Bref, il y a un effet boule de neige, souligne Francisco Sanchez-Bayo.

Leurs prédateurs meurent de faim, comme les grenouilles et les oiseaux. Les prédateurs de ces prédateurs disparaîtront à leur tour et ainsi de suite «jusqu’à bouleverser la totalité de la biodiversité».

C’est pourquoi nous sommes actuellement confrontés à la sixième extinction de masse des espèces, disent les spécialistes.

Des pistes de solutions

Les insectes sont certes en déclin, mais il y a des solutions concrètes pour tenter de renverser la tendance, voire restaurer leur population, du moins en partie.

Mais en premier lieu, il faut repenser l’agriculture, selon l’étude publiée dans Biological Conservation.

  • Il faut restaurer les habitats des insectes.
  • Il faut réduire drastiquement l’usage de pesticides, en particulier dans les zones d’agriculture intensive.
  • Il faut accroître la diversité biologique des terres cultivées.

Comment augmenter cette diversité? En plantant notamment des haies, des fleurs et des bandes enherbées (qui jouent le rôle de corridor biologique), autant de moyens favorables au retour de la diversité d’insectes.

Et, à terme, de leurs prédateurs.

Les insectes et les écosystèmes en général (forêts, tourbières, etc.) rendent des services écologiques majeurs, comme la production d’oxygène et d’eau, la régulation du climat et la pollinisation.

Chaque année, on estime à 100 G$ la valeur des services que nous rendent les écosystèmes de la planète, selon Paris EUROPLACE, l’organisation responsable de promouvoir la place financière de Paris.

C’est pourquoi nous avons intérêt à préserver ce capital naturel qui nous permet de nourrir des milliards d'êtres humains.

Ultimement, l’industrie agroalimentaire pourra toujours produire de la nourriture si les insectes disparaissent ou presque, estiment des spécialistes.

Par contre, cette production sera plus petite, moins diversifiée et de moins grande qualité.

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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