Pourquoi le risque d'une guerre avec l'Iran est faible

Publié le 22/06/2019 à 09:07

Pourquoi le risque d'une guerre avec l'Iran est faible

Publié le 22/06/2019 à 09:07

Un avion décolle d'un porte-avions

Un Super Hornet F / A-18E est lancé depuis le pont d'envol du porte-avions USS Abraham Lincoln, le 10 mai, dans la mer Rouge (Source: Getty)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Malgré les tensions vives entre les États-Unis et l’Iran, le risque du déclenchement d’une guerre dans le Golfe persique est relativement faible, car ni Washington ni Téhéran ont intérêt à déclencher un tel conflit, affirment des spécialistes.

Les dirigeants des deux pays ont d’ailleurs déclaré ne pas vouloir la guerre, même s’il y a eu une escalade des tensions ces derniers mois. Washington a déployé un porte-avions dans la région et des pétroliers ont été attaqués dans la mer d’Oman (à l’entrée du golfe Persique), probablement par les Iraniens, affirment les Américains.

Et cette escalade a bondi d’un cran, jeudi, avec la destruction d’un drone américain par l’Iran. Le président Trump a ordonné une riposte, mais il l’a annulée à la dernière minute en raison des nombreux morts potentiels du côté iranien.

Quelques instants auparavant, le président a demandé à un général combien de personnes seraient tuées dans l’attaque, et ce dernier a répondu 150 personnes. Donald Trump a donc jugé que cette riposte était disproportionnée pour la perte d’un drone.

L’Iran a déclaré ce vendredi avoir prévenu le drone de faire demi-tour -Téhéran soutient qu’il était dans son espace aérien; Washington prétend le contraire- avant de l’abattre, rapporte le Wall Street Journal.

Les Iraniens affirment aussi qu’un autre avion-espion, avec à son bord environ 35 personnes, volait près du drone, mais qu’ils ont décidé de ne pas l’abattre - le Pentagon a démenti qu'un avion américain survolait l'espace aérien iranien à ce moment-là.

C’est dire à quel point, de part et d’autre, on fait preuve d’une extrême prudence afin de ne pas déclencher une guerre.

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Pourquoi Washington et Téhéran sont à couteau tiré

Dans ce contexte, deux questions se posent : comment en sommes-nous arrivés là et quels sont les objectifs des États-Unis et de l’Iran?

En fait, les relations entre les États-Unis et l’Iran sont tendues depuis la révolution iranienne de 1979, qui a porté au pouvoir un régime islamique.

Toutefois, en 2015, l’accord sur le nucléaire iranien (pour empêcher le pays de se doter de la bombe atomique) conclu entre l’Iran et le groupe P5 + 1 (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne) a permis de réduire ces tensions.

L’accord reposait sur trois piliers :

  • Une limitation du programme nucléaire iranien pendant au moins une décennie.
  • Une levée des sanctions internationales contre l’Iran.
  • Un renforcement des contrôles.

Or, les États-Unis se sont retirés de l’accord en mai 2018 et ont réimposé des sanctions économiques contre l’Iran. Washington s’est retiré de l’entente qui donnait des résultats essentiellement pour deux raisons :

  • Parce que l’accord a une durée de vie limitée de 10 ans. Ce qui permet donc à l’Iran, selon Donald Trump, de relancer son programme nucléaire à des fins militaires après 2025.
  • Parce que l’accord laisse à l’Iran la liberté de poursuivre le développement de son programme balistique, l’autorisant de facto à fabriquer des missiles capables de transporter d’éventuelles ogives nucléaires.

Pourtant, l’entente fonctionnait.

L’Agence internationale de l’énergie atomique pouvait inspecter les installations iraniennes et surveiller pendant 20 ans le centrifuges utilisées pour enrichir l’uranium. Elle pouvait aussi surveiller pendant 25 ans la production de concentrés d’uranium.

Aujourd’hui, un an après le retrait américain, l’accord est pratiquement mort, souligne le quotidien français Le Figaro.

Les autres parties, dont la France, ont tenté de sauvé l’accord, mais en vain. L’Iran transgresse actuellement l’entente, en développant notamment de nouvelles centrifuges.

Les objectifs des États-Unis et de l’Iran

Dans ce contexte, que veulent les États-Unis et l’Iran?

En mettant de la pression sur les Iraniens, les Américains veulent les ramener à la table des négociations pour conclure un accord plus contraignant et qui lui convienne davantage que celui de 2015, explique en éditorial le magazine Courrier international.

Pour y arriver, Washington compte sur de nouvelles sanctions économiques.

Or, règle générale, les sanctions pour faire changer les politiques d’un pays, voire provoquer un changement de régime (comme le souhaite l’entourage de Trump à l’égard de l’Iran) ne donnent pas les résultats escomptés.

La Corée du Nord et Cuba en sont de bons exemples, souligne Le Monde diplomatique. Les sanctions américaines n’ont pas empêché les Nord-Coréens de se doter de la bombe atomique et les Cubains n’ont pas renversé leur régime communiste.

Pour sa part, l’Iran cherche essentiellement deux objectifs dans son bras de fer avec Washington et sa volonté de se doter à terme d’un arsenal nucléaire, disent des spécialistes.

Premièrement, l’Iran veut assurer sa sécurité, car les puissances nucléaires ne se font pas attaquer par d’autres grandes puissances nucléaires. C’est la grande leçon depuis la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) : l’arme atomique «sanctuarise» les États.

Deuxièmement, l’Iran veut étendre son influence au Moyen-Orient, car ce pays (qu’on a longtemps appelé la Perse) a toujours été une puissance influente dans cette région du monde, comme du reste la Chine en Asie-Pacifique ou la Russie en Eurasie.

Du reste, cette volonté de l’Iran de vouloir accroître son influence est une situation normale, affirme dans une longue analyse Foreign Affairs (Iran Among the Ruins : Tehran’s Advantage in a Turbulent Middle East)

Mais dans le même temps, on peut comprendre la réticence des États-Unis et de leurs alliés dans la région (à commencer par Israël et l’Arabie saoudite) de voir l’Iran intervenir de plus en plus au Liban, en Syrie, en Iraq et au Yémen, par exemple.

Cela dit, étant donné que Washington et Téhéran ne veulent pas la guerre, la diplomatie reste la seule solution pour faire baisser la pression au Moyen-Orient. En revanche, ce processus est long et implique que les deux parties mettent de l’eau dans leur vin.

L’Iran doit comprendre qu’elle doit se comporter davantage comme une puissance normale, qui vise la stabilité politique dans sa zone d’influence et qui ne menace pas l’existence même d’autres pays, à commencer par Israël.

Les États-Unis doivent comprendre que l’Iran a été puissance dominante dans la région pendant des millénaires, et qu’il est légitime qu’elle veuille jouer à nouveau ce rôle historique au Moyen-Orient.

Viser cet équilibre entre les intérêts américains et iraniens est un défi de taille, qui n’exclut pas non plus des tensions ou des rivalités entre États.

Par contre, c’est beaucoup mieux que l’alternative : une guerre directe et meurtrière entre les États-Unis et l’Iran, sans parler des impacts géopolitiques dans la région par le jeu des alliances et des impacts économiques désastreux, à commencer par le prix du pétrole.

Washington et Téhéran en sont d’ailleurs parfaitement conscients.

C’est pourquoi, malgré les tensions actuelles, le risque du déclenchement d’une guerre est somme toute limité.

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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