Pénurie d’essence: le ­Québec ne vit pas dans une bulle

Offert par Les Affaires


Édition du 13 Octobre 2021

Pénurie d’essence: le ­Québec ne vit pas dans une bulle

Offert par Les Affaires


Édition du 13 Octobre 2021

(Photo:123RF)

CHRONIQUE. Même si le contexte québécois diffère du contexte britannique, le Québec n’est pas pour autant à l’abri de pâtir un jour d’une pénurie d’essence à la pompe comme celle qui afflige le Royaume-Uni en raison d’un manque de chauffeurs de camion.

Les pétrolières sont formelles : le pays de 67 millions d’habitants ne manque pas d’essence raffinée pour répondre à la demande domestique. L’origine de cette crise qui dure depuis des semaines se trouve plutôt sur le plan de la logistique, c’est-à-dire entre les raffineries et les stations-service. Bref, il manque de bras pour conduire les camions-citernes.

Au début du mois d’octobre, la pénurie de chauffeurs était à ce point criante que le gouvernement conservateur de Boris Johnson a mobilisé des soldats dans le sud du pays afin de conduire des camions transportant de l’essence. Au plus fort de la crise, le tiers des établissements de la pétrolière BP était touché par des pénuries d’essence.

De longues files de voitures sont apparues devant des stations-service. Certains automobilistes, exaspérés de ne pas être capables de faire le plein après plusieurs tentatives, en sont même venus aux coups, rapporte le quotidien français Les Échos. La peur de manquer d’essence a aussi incité plusieurs Britanniques à aller faire le plein, alors que ce n’était pas nécessaire, accentuant du coup la pénurie de carburant à la pompe.

Pour trouver des chauffeurs rapidement, le gouvernement essaie de convaincre les conducteurs ayant récemment pris leur retraite, notamment en raison de la pandémie de COVID-19, de reprendre du service.

Londres a même offert des visas à 5 000 travailleurs étrangers pour une période de trois mois afin de tenter de rétablir des approvisionnements réguliers dans les stations-service du pays.

 

Le Brexit n’explique pas tout

Plusieurs analystes affirment que la crise au Royaume-Uni tient avant tout au Brexit, car la sortie du pays de l’Union européenne a suspendu la libre circulation des personnes — incluant les chauffeurs de camion — entre le continent et le marché britannique.

Ce facteur pèse dans la balance, c’est vrai, mais ce n’est pas le seul.

Comme tous les pays occidentaux, le Royaume-Uni pâtit d’une pénurie de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs, à commencer par celui du camionnage.

Cette situation affecte particulièrement des chaînes de restauration rapide. Ces derniers mois, PKF et McDonald’s ont indiqué subir régulièrement des ruptures de stock dans leurs activités quotidiennes.

L’économie britannique n’est pas au bout de ses peines. Dans l’ensemble de l’industrie du camionnage au Royaume-Uni, il manque actuellement pas moins de 100 000 conducteurs, selon les estimations la Road Haulage Association (RHA).

L’association pointe du doigt les départs à la retraite, le Brexit et la suspension des cours de conduite pour former la relève durant la pandémie.

Toute proportion gardée, c’est comme si le Québec (qui a une population de 8,5 millions d’habitants) avait besoin du jour au lendemain de 12  649 chauffeurs de camion. Vous imaginez la crise ?

 

Le Québec doit être vigilant

Pour autant, le Québec n’est pas à l’abri de voir ses chaînes d’approvi-sionnement locales en carburant perturbées par un manque de camionneurs.

Deux éléments devraient nous inciter collectivement à ne pas sous-estimer ce risque logistique.

Premièrement, dans une entrevue à La Tribune de Sherbrooke le 29 septembre, le PDG de l’Association du camionnage du Québec, Marc Cadieux, affirmait que son industrie devra recruter environ 8 000 personnes d’ici 2025.

Deuxièmement, durant les vacances de la construction, l’été dernier, le Québec a vécu une petite crise d’approvisionnement en essence. Plusieurs stations-service ont manqué de carburant en Mauricie et dans le Centre-du-Québec, dans certains cas, pendant 48 heures.

En entretien à Les Affaires, la PDG de l’Association des distributeurs d’énergie du Québec, Sonia Marcotte, assure que le Québec n’a jamais manqué d’essence.

Cette « crisette », explique-t-elle, est due à une pénurie de camionneurs durant les vacances de la construction, qui a privé certaines stations-service de leurs approvisionnements réguliers.

« Ça s’est résorbé rapidement », dit-elle, en soulignant que la situation au Québec et au Royaume-Uni est très différente.

À ses yeux, le fait que les Québécois ont voyagé davantage dans la province l’été dernier en raison de COVID-19 a amplifié l’effet de la pénurie de main-d’œuvre. Comme les vacanciers ont acheté plus d’essence au Québec qu’ailleurs au Canada ou aux États-Unis, cette demande supplémentaire a contribué à vider les pompes plus rapidement.

La nuance faite avec la situation au Royaume-Uni, la « crisette » de cet été demeure néanmoins préoccupante.

Dites-moi où les transporteurs du Québec trouveront 8 000 chauffeurs d’ici 2025 ? Il manque de bras dans toutes les industries. Et c’est sensiblement la même chose dans les autres provinces et aux États-Unis.

Le Québec n’est pas le Royaume-Uni, mais nous ne vivons pas non plus dans une bulle.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand