Parler français est une opportunité économique, pas une menace

Publié le 24/06/2022 à 08:00

Parler français est une opportunité économique, pas une menace

Publié le 24/06/2022 à 08:00

En pleine croissance, le français est la troisième langue des affaires dans le monde et la cinquième langue parlée. (Photo: 123RF)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Malgré la Révolution tranquille et l’ouverture du Québec sur le monde, plusieurs chefs d’entreprises voient encore dans la valorisation du français au travail une menace à leur croissance. Or, parler une grande langue internationale comme le français est une opportunité économique, et non pas une menace.

Sans avoir des lunettes roses, il faut rompre avec cette croyance dépassée selon laquelle le français puisse être un handicap à la conduite des affaires (incluant l’embauche de talents), et ce, aussi bien au Québec que sur les marchés étrangers.

L’anglais n’est pas la seule lingua franca!

Dans la foulée de la Révolution tranquille, des entrepreneurs francophones dynamiques et audacieux ont transformé et modernisé notre économie.

Les Québécois se sont aussi dotés de formidables outils de développement économique comme la Caisse de dépôt et placement du Québec, la Société Générale de financement (qui a fusionné avec Investissement Québec) ou le Fonds de solidarité FTQ.

Les francophones se sont non seulement réapproprié leurs leviers de développement économique, mais ils ont aussi fait du français la langue de l’État, de l’enseignement, du commerce et des affaires, sans parler de la langue normale et habituelle du travail.

Les jeunes générations ont trop souvent tendance à l’oublier, mais les luttes politiques et sociales ont tout simplement été épiques afin de protéger et de promouvoir le français dans l’océan anglophone nord-américain.

Cela dit, malgré les progrès énormes qui ont été accomplis au fil des décennies, la situation de la langue de Molière en Amérique du Nord demeure et demeurera fragile, étant donné le faible poids démographique des francophones.

Car, rien n’est acquis sur le temps très long.

D’où la nécessité de renforcer la protection du français, comme le gouvernement de François Legault vient de le faire avec la Loi 96 (en vigueur depuis le 1er juin), qui renforce la Loi 101 adoptée par le parti québécois, en 1977.

Comme dans les années 1970, certains milieux d’affaires québécois ont émis des craintes sur le renforcement du français dans les entreprises, même s’ils affirment avoir à cœur la défense de la langue officielle du Québec.

Dans une récente lettre adressée au premier ministre François Legault, des chefs d’entreprise du secteur des technologies affirment que «la nouvelle loi 96, Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, menace de causer d'énormes dommages à l'économie de la province».

Ils font valoir que la grande majorité des entreprises technologiques québécoises sont présentes sur les marchés internationaux, et qu’elles travaillent «avec des équipes multidisciplinaires très souvent non francophones».

Par conséquent, ces entreprises disent craindre que les nouvelles mesures de francisation rendent plus difficiles le recrutement international et l’immigration économique afin de stimuler la croissance économique au Québec.

 

La troisième langue des affaires

Certes, dans une société, toute nouvelle loi impose nécessairement de nouvelles règles ou renforce le cadre légal existant. C’est dans la nature des choses: prioriser le bien commun affecte nécessairement des intérêts particuliers.

Aussi, on peut comprendre l’inquiétude chez certains entrepreneurs à propos de la Loi 96 – notamment en ce qui a trait à l’obligation de communiquer par écrit en français avec tout employé.

De plus, à partir de la mi-juin 2025 entre en vigueur l’obligation, pour les entreprises de 25 employés et plus, de s’inscrire auprès de l’OQLF (Office québécois de la langue française) et de faire une analyse de sa situation linguistique afin d’obtenir un certificat de francisation.

Aujourd’hui, cette obligation ne concerne que les entreprises de 50 employés et plus, fait remarquer Julie Uzan-Naulin, avocate-conseil chez Fasken.

Pour autant, deux éléments permettent de relativiser les risques que la Loi 96 fait peser vraiment sur les entreprises québécoises.

Premièrement, contrairement à une idée reçue au Québec, le français n’est pas une langue marginale: c’est même l’une des principales sur la planète.

En fait, le français est la troisième langue des affaires dans le monde après l’anglais et le mandarin (la principale langue parlée en Chine, et par une bonne partie de la diaspora chinoise), selon la nouvelle Alliance des patronats francophones (APF), dont le siège social est à Paris.

Si on exclut la conduite des affaires, le français est la cinquième langue la plus parlée dans le monde, après l’anglais, le mandarin, l’hindi (la principale langue en Inde) et l’espagnol, selon l’Observatoire de la langue française (OLF).

Enfin, le français est la langue qui connaît sans doute la croissance la plus rapide dans le monde. Ainsi, si l’on considère la population selon la langue officielle des États, on comptait 475 millions de francophones dans le monde en 2020, selon l’OLF. En 2065, ils seront 1 023 millions.

Vous en conviendrez, tous ces éléments permettent de relativiser les «énormes dommages à l'économie de la province» que menace de causer la nouvelle Loi 96.

 

Les pays européens protègent leur langue

Deuxièmement, le Québec n’est pas seulement une économie.

C’est aussi une société, une culture dont la langue commune est le français, et qui est en droit de prendre toutes les mesures nécessaires – même impopulaires – pour assurer sa pérennité à long terme.

Il faut surtout arrêter de croire que le Québec est le seul État à défendre sa langue.

En Europe, des États similaires en termes de population et de degré d’ouverture au commerce international le font également, sans ruiner leur économie, tout en embrassant l’anglais (la principale langue des affaires et des communications dans le monde).

LE DANEMARK – Dans ce pays, où plus de 98% de la population parlent danois, les immigrants sont incités à apprendre la langue nationale, car cela facilite leur intégration au marché du travail. Économie ouverte sur le monde, le Danemark compte aussi une quantité importante de professionnels qui parlent anglais. Selon la Banque mondiale, le Danemark est le quatrième pays monde où il est le plus facile de faire des affaires – le premier en Europe.

LES PAYS-BAS – Selon divers sondages, la grande majorité de la population parle anglais. Malgré tout, ce pays impose depuis longtemps le néerlandais aux nouveaux arrivants pour développer leur autonomie sociale et leurs capacités d’accéder au marché du travail. Dans les mois suivant leur arrivée, les immigrants doivent démontrer qu’ils ont une bonne connaissance de la langue nationale. Les autorités offrent des formations pour les aider à s’améliorer.

LA SUÈDE – Afin de favoriser l’intégration, ce pays impose des exigences aux titulaires d’un permis de séjour permanent pour ce qui est des compétences linguistiques en suédois. Le suédois est aussi la langue officielle des affaires, mais l’anglais est parlé couramment par plusieurs entrepreneurs et chefs d’entreprise.

À la rigueur, protéger et valoriser le danois, le néerlandais et le suédois a plus d’impacts potentiels sur les entreprises de ces pays, car ces trois langues sont très peu parlées dans le monde.

Aussi, le recrutement international doit représenter un défi supplémentaire.

Pourtant, les entreprises danoises, néerlandaises et suédoises sont dynamiques, prospères et productives, sans parler de leur grande internationalisation dans divers secteurs, et ce, de l’automobile à l’agroalimentaire en passant par l’énergie.

Comme le dit si bien l’adage populaire (popularisé notamment par l’ex-premier ministre Jacques Parizeau), on peut marcher et mâcher de la gomme en même temps.

Bref, le Québec peut fort bien défendre davantage la langue française, tout en ayant une économie prospère et tout en étant une société ouverte sur le monde.

Et, surtout, étant donné le poids croissant du français dans le monde, il est temps de réaliser que parler la langue de Molière est une opportunité économique, et non pas une menace.

Bonne Fête nationale!

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Dans la mire, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Canada, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle ainsi que la gestion de l’énergie et des ressources naturelles. Journaliste à «Les Affaires» depuis 2000 (il était au «Devoir» auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières, et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke.

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