Les jeunes ont vraiment compris le risque climatique

Publié le 16/03/2019 à 08:30

Les jeunes ont vraiment compris le risque climatique

Publié le 16/03/2019 à 08:30

Des étudiants lors de la manifestation mondiale pour le climat le 15 mars (source photo: Getty)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – Des centaines de milliers de jeunes ont manifesté hier dans plus de 100 pays pour réclamer des actions ambitieuses pour lutter contre le changement climatique. Et ils ont raison, car le réchauffement de la Terre représente à terme la plus grande menace à notre qualité de vie, à la stabilité politique et à notre prospérité économique.


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Bien entendu, on peut comprendre la réticence de certains parents et des directions d’écoles de laisser les plus jeunes (en bas de 16 ans, par exemple) faire la grève et manifester dans les rues pour des raisons de sécurité.


Toutefois, étant donné l’enjeu en cause, cette mobilisation mondiale des jeunes est jugée nécessaire et saluée par plusieurs leaders politiques, à commencer par le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), Antonio Guterres, qui s’est engagé ce vendredi à convoquer un sommet d’urgence sur le climat.


Dans une tribune publiée dans le quotidien britannique The Guardian, il affirme que les écoliers ont compris quelque chose «qui semble échapper» à plusieurs d’adultes.


«Nous sommes dans une course à la vie et nous perdons. La fenêtre d'opportunité se ferme -nous n'avons plus le luxe du temps et le retard climatique est presque aussi dangereux que le déni climatique. Ma génération n'a pas réussi à répondre correctement au défi dramatique du changement climatique. Ceci est profondément ressenti par les jeunes. Pas étonnant qu'ils soient en colère», écrit-il.


Les observations des spécialistes donnent raison à Antonio Guterres et aux centaines de milliers de jeunes qui sont descendus hier les rues:



  • Les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent d’augmenter en absolu dans le monde, même si elles diminuent par unité de PIB produite.

  • Nous consommons les ressources (bois, minerais, stocks de poissons, etc.) au-delà des capacités de renouvellement de la Terre : le «budget» de la planète est environ 50 milliards de tonnes métriques par année, mais nous en utilisons actuellement plus de 70 milliards par année, selon le magazine américain Foreign Policy.

  • L’activité humaine détruit des écosystèmes qui rendent des services écologiques essentiels à l’humanité, comme la production d’eau et d’oxygène, la fertilisation des plantes (essentielle à l’agriculture, grâce aux insectes ) ou la régulation du climat.


Nous pouvons encore changer les choses d’ici 2030


L’enjeu est de taille, car la «fenêtre d’opportunité» -pour reprendre l’expression d’Antonio Guterres- afin de limiter le réchauffement planétaire à moins de 2 degrés Celcius se fermera dans 11 ans.


Vous avez bien lu, 11 ans.


Il nous reste donc jusqu’en 2030 pour stabiliser et commencer à réduire les émissions de GES dans le monde, selon le plus récent rapport du Groupe d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), publié en octobre.


Ainsi, selon le GIEC, nous devons diminuer de 45% nos émissions GES d’ici 2030 et avoir une neutralité carbone d’ici 2050 (il faut cesser d’émettre dans l’atmosphère plus de carbone qu’on peut en retirer) pour limiter le réchauffement à 1,5 degré Celcius par rapport au début de l’ère industrielle, au 19e siècle.


Au-delà de ce niveau, les conséquences seront graves: vagues de chaleur, extinctions d’espèces, déstabilisation des calottes polaires, montée des océans sur le long terme.


Cette cible de 45% est très ambitieuse, car la température moyenne de la Terre a déjà augmenté de 1 degré depuis l’apparition des premières machines produisant de la vapeur à l’aide du charbon.


Il reste nous donc un coussin d’un demi degré…


Le GIEC propose un scénario pour y arriver, mais ce scénario n’a rien d’une transition en douceur. C‘est un grand coup de barre qui nécessite un virage à 180 degrés, voire une révolution dans les secteurs de l’énergie, du transport et de l’agriculture.


Il faut se mettre au régime énergétique, éliminer le charbon, retirer 50% des voitures des routes, construire 38 réacteurs nucléaires, installer 1,5 million d’éoliennes et retirer le tiers des vaches de la planète.


Tout cela d’ici 2030!


C’est possible, mais pour y arriver, il faut une réelle volonté politique (appuyer par une majorité de citoyens) dans les principales économies de la planète, à commencer par les États-Unis, l’Union européenne, la Chine et l’Inde, pour faire de tels changements à si brève échéance.


Tous les acteurs de la société civile devront faire leur part, insistent les spécialistes.



  • Les gouvernements doivent adopter des lois très ambitieuses pour décarboniser l’économie et accroître l’offre de transport en commun.

  • Les entreprises doivent changer drastiquement leur mode de production pour réduire leur consommation d’énergie et abandonner les énergies fossiles.

  • Les investisseurs institutionnels -dont les placements permettent de provoquer des changements structurels- doivent investir dans les entreprises qui décarbonisent l’économie.

  • Les banques doivent accorder davantage de prêts aux sociétés qui veulent acquérir de nouvelles technologies pour améliorer leur efficacité énergétique ou convertir leur source d’énergie au profit de combustibles renouvelables.

  • Les citoyens doivent réduire leurs déchets, car les sites d’enfouissement -du moins ceux qui ne sont pas munis de dispositifs pour capter pas les gaz issus de la décomposition des matières résiduelles- émettent des GES (20% des émissions au Canada).


Des conséquences dramatiques si nous échouons


L’enjeu est de taille, car les conséquences de la crise écologique, qui commencent déjà à se faire sentir, seront majeures sur les sociétés, prévient le ministère américain de la Défense, qui réfléchit depuis des années au risque géopolitique du changement climatique.


Il y aura des pénuries d’eau et de nourriture, des déclenchements d’épidémies, des destructions d’habitats, sans parler de migrations massives, de luttes pour les ressources et d'instabilité géopolitique (conflits entre États, guerres civiles).


Plus fondamentalement, il faut réaliser que les sociétés ne peuvent pas prospérer à long terme si leur environnement se dégrade, affirme le géographe et historien Jared Diamond, dans son essai Effondrement (Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie).


En 2012, dans un entretien au journal Le Monde, Jared Diamond posait ainsi crûment le choix auquel l'humanité est confrontée dans les prochaines années.


«L'humanité est engagée dans une course entre deux attelages. L'attelage de la durabilité et celui de l'autodestruction. Aujourd'hui, les chevaux courent à peu près à la même vitesse, et personne ne sait qui va l'emporter.»


D’aucuns dénonceront ce discours jugé trop alarmiste.


Chose certaine, la lutte aux changements climatiques est le plus grand défi auquel fait face l’humanité dans son histoire, même si elle évite l'autodestruction.


Voilà pourquoi le réchauffement climatique est aussi le plus grand risque à terme pour les entreprises et les investisseurs.


Les jeunes ont marché hier dans les rues de la planète pour nous le rappeler.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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