Le pivot du Canada en Indo-Pacifique est déjà commencé


Édition du 14 Décembre 2022

Le pivot du Canada en Indo-Pacifique est déjà commencé


Édition du 14 Décembre 2022

Vue du panorama de la capitale de la Malaisie, Kuala Lumpur. La région appelée Indo-Pacifique regroupe en majorité des pays asiatiques. (Photo: 123RF)

ZOOM SUR LE MONDE. Dans sa nouvelle stratégie pour l’Indo-Pacifique, Ottawa recommande aux entreprises de ne pas mettre tous leurs oeufs dans le panier de la Chine communiste, «une puissance mondiale de plus en plus perturbatrice». Or, les entreprises n’ont pas attendu ce conseil pour diversifier leurs marchés et leurs risques dans cette région du monde.

Plusieurs analyses, dont celle du Canada, définissent l’Indo-Pacifique comme la région regroupant les pays de l’Asie-Pacifique, à laquelle on ajoute l’Inde, mais aussi l’Australie et la Nouvelle-Zélande, deux pays d’Océanie.

D’autres conceptions, dont celle de la France, incluent également les pays riverains de l’océan Indien, et ce, de la côte est de l’Afrique aux pays riverains de la péninsule arabique.

Cela dit, l’Indo-Pacifique regroupe avant tout des pays asiatiques.

C’est le nouveau centre de gravité de l’économie et de la politique mondiales. La région abrite déjà 65 % de la population de la planète, et son économie pèsera pour 50 % du PIB mondial en 2040, selon la Stratégie du Canada pour l’IndoPacifique.

L’indo-Pacifique est donc une région très dynamique.

C’est pourquoi des entreprises canadiennes sont de plus en plus nombreuses à vendre leurs produits, montre une analyse des statistiques commerciales du Canada effectuée par Les Affaires.

 

Déclin du poids de la Chine dans les exportations

Ainsi, on constate que le poids de la Chine dans les exportations canadiennes dans l’ensemble de l’Asie est en déclin depuis deux ans.

En 2020, la Chine représentait 39,1 % de nos exportations de marchandises en Asie, selon Statistique Canada. En 2021, cette proportion avait dégringolé à 37,7 %, soit sensiblement le même niveau qu’en 2017 (37,3 %), ainsi qu’en 2012 et 2013.

Paradoxalement, même si nos exportations en Chine ont atteint un niveau record en 2021, on assiste néanmoins à ce déclin du poids de la Chine dans nos exportations totales avec l’ensemble de l’Asie.

L’an dernier, la valeur de nos expéditions de marchandises en Chine s’est élevée à 28,1 milliards de dollars (G $) canadiens, en hausse de 11 %. Et il n’y a pas eu d’effet de rattrapage. En 2020, les exportations canadiennes en Chine avaient bondi par rapport à 2019, passant de 23,3 G $à 25,3 G $. Comment le poids de la Chine, dans notre commerce avec l’Asie, peut-il décliner depuis deux ans dans ce contexte ? Tout simplement parce que les exportations canadiennes dans l’ensemble des autres pays asiatiques augmentent plus vite que celles en Chine. C’est notamment le cas dans trois importantes économies et démocraties asiatiques, soit le Japon, la Corée du Sud et l’Indonésie — le Canada a un accord de libre-échange avec les deux premiers pays et il en négocie un avec le troisième.

En 2021, à elles seules, les expéditions de marchandises des entreprises canadiennes dans ces trois marchés ont bondi de 22 %, pour atteindre 23 G $en 2021, soit 82 % de la valeur des exportations en Chine. Certes, il y a en partie un rattrapage dans cette hausse; nos exportations dans ces pays ont chuté en 2020 en raison de la pandémie de COVID-19. Toutefois, leur niveau de 2021 est quand même supérieur de 15 % à l’année 2019 (18,9 G $).

 

Refroidissement des relations sinocanadiennes

La publication de la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique survient bien après celle des États-Unis, de la France, de l’Allemagne ou du Québec — qui n’est même pas un pays souverain.

En revanche, la stratégie canadienne détonne par ses critiques frontales à l’égard de la Chine de Xi Jinping. Tout un changement de cap par rapport à la bienveillance, voire la complaisance, passée des libéraux de Justin Trudeau. Le gouvernement canadien affirme que la Chine «méprise de plus en plus»les règles et les normes internationales, sans parler du risque croissant «d’application arbitraire des lois chinoises». En 2018, l’arrestation des deux Michael en Chine — Michael Kovrig et Michael Spavor, en représailles à l’arrestation d’une dirigeante de Huawei à Vancouver à la demande des Américains — avait jeté un froid sur les relations sino-canadiennes. Malgré leur libération en 2021, les choses ne se sont pas arrangées, bien au contraire.

En mai, Ottawa a dit non à la 5G de Huawei au Canada, en raison de crainte à la sécurité nationale.

 

Ingérences chinoises au Canada

En novembre, citant des sources au sein du renseignement canadien, la chaîne Global News rapportait pour sa part une possible ingérence chinoise dans les élections fédérales d’octobre 2019, en finançant au moins 11 candidats, aussi bien libéraux que conservateurs.

Leur identité demeure inconnue pour l’instant. En janvier, des responsables du renseignement canadien auraient mis au courant le premier ministre Justin Trudeau et son entourage à ce sujet, selon les sources citées par Global News. Lors du récent sommet du G20 à Bali, en Indonésie, Justin Trudeau a d’ailleurs soulevé de «sérieuses préoccupations»concernant l’ingérence chinoise lors d’une discussion avec le président Xi Jinping. Dans ce contexte, on peut comprendre la nouvelle posture politique du Canada à l’égard de la Chine. Une stratégie d’affaires qui va accélérer le pivot canadien déjà bien en marche en Indo-Pacifique.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke. Depuis 25 ans, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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