Le commerce international, l’éternel grand oublié

Offert par Les Affaires


Édition du 21 Septembre 2022

Le commerce international, l’éternel grand oublié

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Édition du 21 Septembre 2022

Le commerce international est très important pour une petite économie comme la nôtre, rappelle François Normand. (Photo: 123RF)

ANALYSE. Près de 50% des biens et des services produits au Québec sont exportés (46,3% en 2019). Cela signifie que la moitié de notre niveau de vie dépend de la capacité des entreprises d’ici à vendre sur les marchés extérieurs. Or, le commerce international est absent de la campagne électorale.

Consultez notre dossier sur les élections provinciales

Certes, cet enjeu crucial pour notre économie ne suscite pas l’intérêt des électeurs comme le pouvoir d’achat, la crise du logement ou le troisième lien à Québec. On peut dès lors comprendre que les femmes et les hommes politiques n’en font pas un cheval de bataille. Mais de là à le taire, alors que l’invasion de l’Ukraine par la Russie est en train de transformer durablement les alliances et les flux économiques (incluant l’énergie) dans le monde, par conséquent d’affecter les entreprises exportatrices du Québec…

Cela dit, ce manque d’intérêt des politiciens et des médias — qui ne posent pas de question à ce sujet — n’est pas une surprise. Le commerce international est depuis toujours, ou presque, l’éternel grand oublié des campagnes électorales québécoises, à l’exception peut-être de l’élection du 2 décembre 1985.

Quelques mois plus tôt (en mars), cette année-là, le premier ministre canadien Brian Mulroney et son homologue américain Ronald Reagan avaient donné le feu vert à des discussions sur le libre-échange canado-américain.

Du reste, il n’y a plus eu grand suspense durant l’élection de 1985, car le Parti libéral du Québec (PLQ) et le Parti québécois (PQ) étaient en faveur du libre-échange.

 

Un désert médiatique ou presque

Revenons à la présente campagne.

Comme plusieurs analystes, je consulte plusieurs sources médiatiques chaque jour, d’autant plus en campagne électorale. Il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent en matière de commerce international. 

J’ai effectué un exercice révélateur pour les sept premiers jours de la campagne à l’aide de la plateforme de recherche en ligne Eureka.

J’ai utilisé les mots clés « élections » et « Québec », et ce, en alternance avec les mots clés « libre-échange », « mondialisation », « commerce international », « commerce extérieur », « exportation » et « importation ».

Un désert médiatique ou presque, à l’exception du mot « exportation ». Je l’ai repéré dans quelques reportages au sujet de la possibilité que le Canada puisse exporter un jour du gaz naturel liquéfié (GNL) en Europe en raison de la crise énergétique.

La récolte est un peu plus heureuse du côté des plateformes électorales et des propositions publiées à ce jour par les cinq principaux partis politiques.

On y parle par exemple du besoin de réduire les importations du Québec afin d’accroître la fabrication locale. Ou d’imposer des seuils minimaux pour les approvisionnements de l’État québécois, comme avec le « Buy American » aux États-Unis.

En revanche, il n’y a rien de concret pour les entreprises qui se demandent, par exemple, si elles doivent continuer d’exporter en Chine en raison de la montée du nationalisme économique ou d’avoir des fournisseurs en Allemagne à cause de l’explosion des prix de l’énergie qui force des industries à réduire leur production.

Ne cherchez pas non plus dans les programmes et les propositions des partis une vision à long terme sur les grands marchés d’exportation stratégiques de demain, comme la région de l’Indo-Pacifique, le nouveau centre de gravité de l’économie et de la politique mondiales.

Cela dit, il faut rendre à César ce qui est à César.

Le 3 décembre, le gouvernement de François Legault a publié la « Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique », qui contient des actions concrètes pour aider les entreprises québécoises à y brasser davantage des affaires.

Mais pourquoi ne pas en parler en campagne électorale (et cela vaut également pour les autres partis), alors que le commerce international est si important pour une petite économie comme la nôtre ?

 

L’économie québécoise plus ouverte que l’OCDE

Avec des exportations représentant presque 50 % de son PIB, le Québec est bien au-dessus de la moyenne de 28,5 %, en 2021, des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), selon la Banque mondiale.

Le Québec performe aussi beaucoup mieux que la moyenne canadienne (30,7 %) et que les États-Unis (10,2 %), une économie peu ouverte sur le monde étant donné la taille de son marché.

En revanche, l’économie québécoise est beaucoup moins internationalisée que celle de pays de taille comparable, comme la Belgique (85,4 %), les Pays-Bas (83,6 %), la Suisse (69,9 %) ou le Danemark (59,6 %).

Or, ces pays affichent un PIB par habitant (calculé selon la parité du pouvoir d’achat) plus élevé que celui du Canada, selon le Fonds monétaire international (FMI).

Bien entendu, la grande ouverture de ces pays au commerce international n’explique pas tout. En revanche, la littérature montre que plus une économie est ouverte sur le monde, plus ses entreprises ont tendance à être productives, innovatrices et concurrentielles.

Trois conditions gagnantes qui créent de la richesse. Ne trouvez-vous pas qu’on devrait en parler davantage, surtout en campagne électorale ?

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand