Le BRICS Plus ne déclassera pas à terme l’Occident

Publié le 08/09/2023 à 18:00

Le BRICS Plus ne déclassera pas à terme l’Occident

Publié le 08/09/2023 à 18:00

En août, six autres pays – l’Argentine, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Éthiopie et l’Iran – ont accepté de joindre le BRICS d’ici 2024, d’où l’expression de BRICS Plus. (Photo: Shutterstock)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. Depuis 1945, on a prévu plusieurs fois à tort le déclassement des États-Unis et de l’Occident. Dans les années 1950, l’ex-URSS devait «enterrer» le capitalisme. Dans les années 1980, des analystes affirmaient que l’économie japonaise surpasserait un jour celle des États-Unis. Dans les années 2010, le mantra était que la Chine deviendrait la première puissance économique. Aujourd’hui, c’est le BRICS Plus qui serait destiné à redessiner l’ordre international.

Fondé en 2009, le BRICS comprend le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, qui a rejoint ce regroupement en 2010. En août, ce sont six autres pays — l’Argentine, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Éthiopie et l’Iran — qui ont accepté de joindre le BRICS d’ici 2024, d’où l’expression de BRICS Plus.

Or, la prudence est de mise avec ce genre de prévision à propos du BRICS Plus afin de ne pas succomber à la «saveur du mois» géopolitique, car des analystes se sont souvent trompés par le passé:

  • Non seulement l’ex-Union soviétique et le communisme n’ont pas « enterré» le capitalisme (comme l’avait affirmé en 1956 le leader Nikita Khrouchtchev), mais ils se sont effondrés au tournant des années 1990 — du moins en Europe, pour le communisme.
  • L’économie japonaise n’a jamais surpassé l’américaine. Depuis l’éclatement de la bulle immobilière au Japon en 1990, l’économie nippone stagne ou est relativement lente, en plus d’être devenue l’ombre d’elle-même.
  • Des firmes, comme Goldman Sachs, qui affirmaient que la Chine surpasserait les États-Unis pour devenir la première puissance économique dans les années 2020 reportent maintenant cette échéance. Et certaines firmes, telles que Capital Economics, affirment même que cela n’arrivera jamais, car la Chine a trop de problèmes.

Bien entendu, une lecture inadéquate de la situation à propos du BRICS Plus n’a pas vraiment d’impact à court et à moyen terme sur les entreprises canadiennes actives sur les marchés internationaux.

En revanche, à long terme, sur un horizon de 10 à 25 ans par exemple, surestimer l’impact de l’élargissement du BRICS sur l’économie et les relations internationales peut mener potentiellement à de mauvaises décisions.

Par exemple, tourner le dos à certains marchés prometteurs en Indopacifique sous prétexte que la montée en puissance anticipée du BRICS Plus entraînera un déclin de la démocratie et de l’État de droit dans certaines régions du monde.

 

La moitié de la population, le tiers du PIB

L’objectif du BRICS Plus est de procurer une voix plus forte au Sud Global — un ensemble hétérogène de pays non alignés — et de peser ainsi plus fort sur la scène mondiale, dominée encore par les États-Unis et l’Occident. Bref, de contribuer à la création d’un nouvel ordre international multipolaire où les Occidentaux ne seraient qu’une partie prenante à la «gestion» du monde.

Difficile d’être contre ce principe d’une gestion du monde plus collégiale, dans la mesure où cela ne se traduit pas par un recul des droits de la personne et de la démocratie sur la planète.

Chose certaine, les pays membres du BRICS Plus ont un poids important sur la scène internationale.

En intégrant l’Argentine, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Éthiopie et l’Iran, le groupe abritera 46% de la population de la planète et pèsera aussi pour un peu plus du tiers du PIB mondial, rapporte le quotidien français Le Monde.

Pour mettre les choses en perspective, ce qu’on nomme l’Occident (pour l’essentiel, le Canada, les États-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni, la Suisse, la Norvège, l’Islande, l’Australie et Nouvelle-Zélande) regroupe environ 10% de la population mondiale, mais grosso modo la moitié du PIB de la planète, selon les données du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale.

Bref, le BRICS Plus a un poids démographique, tandis que l’Occident a un poids économique.

 

Les faiblesses structurelles du BRICS Plus

Aussi influents soient-ils, les pays du BRICS n’ont pas — du moins pour l’instant — de cohérence comme peuvent en avoir les pays occidentaux grâce aux organisations et aux traités qui les lient entre eux, et qui sont des gages de puissance et d’influence.

Le magazine britannique The News Stateman en donne quelques exemples.

  • Le BRICS Plus n’a pas d’accord de libre-échange régional comme l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM).
  • Le BRICS Plus n’a pas d’alliance militaire comme l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

On pourrait ajouter que les pays occidentaux ont aussi la caractéristique d’être des démocraties libérales, où l’État de droit et la liberté de la presse sont habituellement la norme.

Cela dit, il peut y avoir des exceptions dans des pays comme la Pologne ou la Hongrie, deux pays membres de l’UE dirigés par une droite radicale et illibérale.

En revanche, les pays du BRICS Plus n’affichent pas une telle cohérence politique et culturelle.

Par exemple, l’Inde, le Brésil et l’Argentine, l’Afrique du Sud sont des démocraties, tandis que les autres pays sont soient des régimes autoritaires ou des dictatures.

Il y a un autre facteur à considérer dans les limites du BRICS Plus: le déclin démographique de la Chine affaiblira de plus en plus à terme son potentiel économique et, par conséquent, son influence politique et militaire.

Or, la Chine est perçue comme le leader du groupe.

 

La population de la Chine chutera de centaines de millions d'habitants d'ici 2100, selon deux organisations chinoises. (Photo: Getty Images)

La population de la Chine fondra au 21e siècle

Fait méconnu, la population chinoise de 1,4 milliard d’habitants a commencé à diminuer en 2022.

Voici deux prévisions qui donnent une idée de l’ampleur de ce phénomène.

L’Organisation des Nations unies (ONU) prévoit qu’en 2100, la population de la Chine descendra à 767 millions d’habitants. Pour sa part, l’Académie des sciences sociales de Shanghai prévoit un scénario plus critique, avec une dégringolade à 587 millions.

En revanche, en 2100, les États-Unis devraient compter 394 millions d’habitants (332 millions aujourd’hui), selon l’ONU.

Enfin, il faut considérer deux derniers éléments pour comprendre que le BRICS Plus n’est pas à la veille de déclasser les États-Unis et l’Occident dans un avenir prévisible.

D’une part, l’Inde, l’autre géant économique et démographique dans le monde, n’est pas hostile à l’Occident, même si ce pays a par exemple une position de neutralité à l’égard du conflit en Ukraine — il achète même du pétrole russe.

L’Inde fait notamment partie du QUAD (Quadrilateral Security Dialogue), une alliance formée par les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie. Fondée en 2007, elle vise à contenir la montée en puissance de la Chine, et ce, afin d’assurer la stabilité de l’Indopacifique, une vaste région qui englobe les océans Indien et Pacifique.

 

Qui contrôle les océans contrôle le monde

D’autre part, les États-Unis — une puissance économique, politique, culturelle, technologique, militaire et démographique — contrôlent et contrôleront encore dans un avenir prévisible les océans Pacifique et Atlantique, notamment par le biais de ses alliés en Europe et en Indopacifique, dont la Corée du Sud, le Japon, l’Australie et l’Inde.

Or, la puissance qui contrôle ces deux océans peut contrôler l’économie internationale, souligne George Friedman, l’auteur de 100 ans à venir: un scénario pour le XXIe siècle (ZLD Éditions, 2013) et le fondateur de la firme d’analyse géopolitique et d’intelligence d’affaires Stratfor.

La montée en puissance du BRICS Plus sera une tendance qui structurera notre siècle au niveau géopolitique.

L’Occident devra apprendre à partager davantage de pouvoir et d’influence dans le monde, et ce, pour tenir davantage compte de la diversité de l’humanité.

Et, on le répète, c’est une bonne chose.

Cela dit, les analystes qui prévoient ou qui souhaitent un déclassement des États-Unis et des autres pays occidentaux sur la scène mondiale risquent de déchanter.

L’Occident devrait demeurer encore et pour longtemps le principal pôle de pouvoir et d’influence dans le monde.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke. François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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