La popularité de Donald Trump expliquée à ma fille

Publié le 06/11/2020 à 19:28

La popularité de Donald Trump expliquée à ma fille

Publié le 06/11/2020 à 19:28

Le président sortant Donald Trump qui s'adresse à une foule de partisans, le 31 octobre, dans un aéroport en Pennsylvanie. (source: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE — Tu m’en parles tous les jours depuis l’élection présidentielle du 3 novembre : comment est-ce possible? Un Américain sur deux a voté pour Donald Trump, malgré ses quatre années mouvementées à la tête des États-Unis, ses mensonges, ses frasques, son mépris des institutions, sans parler de sa complaisance à l’égard de mouvements ouvertement racistes.

Ton incompréhension est grande, comme celle du reste de la plupart des commentateurs, même si le candidat démocrate Joe Biden vient de remporter la course à la Maison-Blanche.

Directes et crues dans les réseaux sociaux, subtiles et vitrioliques dans les médias traditionnels, les insultes fusent de toutes parts depuis la soirée électorale pour décrier les partisans de Donald Trump. On peut comprendre cette colère —je comprends très bien la tienne, ma fille, je t’assure.

Certes, bon nombre d’électeurs républicains sont des idiots, des racistes, des suprémacistes blancs et des extrémistes religieux —bon nombre de démocrates ne sont pas du reste non plus des prix Nobel. Par contre, penser ou affirmer que la plupart des électeurs qui ont voté pour Donald Trump le sont ne permet pas de comprendre sa popularité, alors que 70,5 millions de personnes ont voté pour lui (ou 48% des électeurs).

Je ne les défends pas; je dis seulement qu'on reste dans le brouillard et les lieux communs si on ne pousse pas la réflexion plus loin. 

Car cette posture s’appuie sur l’émotion et la colère, et certainement pas sur une analyse en profondeur du résultat de l'élection du 3 novembre.

Or, il faut bien saisir ce qui s’est passé pour être en mesure d’évaluer correctement ce qui pourrait survenir dans les prochaines années advenant l’élection de Joe Biden à la tête d’un pays très polarisé.

J’ai toujours ton attention?

Parfait, allons-y maintenant par un constat fondamental.

Les gens votent avant tout pour les idées et les politiques de Donald Trump, et non pas nécessairement parce qu’ils l’aiment, même s’il y a bien entendu beaucoup de personnes qui adorent le président sortant.

Oui, oui, ses idées et ses politiques.

Tu as encore des doutes?

Laisse-moi te présenter des exemples concrets pour tenter de te convaincre.

 

Des gains chez les latinos, les noirs et les femmes

On accuse souvent Donald Trump d’être xénophobe, principalement en raison de la construction du fameux mur à la frontière mexicaine.

Eh bien, savais-tu que le président sortant a récolté plus de votes auprès des électeurs latino-américains lors de cette élection que durant la présidentielle de 2016? Par exemple, en Floride (un État remporté par les républicains le 3 novembre), Donald Trump a récolté 45% du vote latino, soit 11 points de plus qu’en 2016.

On note la même progression avec le vote de l’électorat afro-américain.

C’est notamment le cas auprès des hommes, et ce, malgré les tensions raciales et les affrontements dans plusieurs villes américaines après la mort de George Floyd, un afro-américain de 46 ans tué lors d’une intervention policière en mai.

Par exemple, 80% des hommes noirs ont appuyé Joe Biden en 2020, soit une baisse par rapport à l'appui de 82% accordé à Hillary Clinton en 2016. 

Enfin, même si Donald Trump a été visé par de nombreuses allégations d’inconduites sexuelles, une plus grande proportion de femmes ont voté pour lui en 2020 comparativement à l’élection présidentielle de novembre 2016, selon les sondages sortis des urnes.

Ainsi, 43 % des électrices américaines ont choisi le candidat républicain cette année comparativement à 39 % il y a quatre ans.

 

Pourquoi des Américains votent pour Trump

Logiquement, après quatre ans d’une administration Trump, les latinos, les noirs et les femmes auraient dû voter davantage en faveur de Joe Biden. N'est-ce pas? Poutant, ce n’est pas ce qui est passé sur le terrain, bien au contraire.

Pourquoi?

Je sais que tu trouves parfois que je radote un peu, mais je vais quand même le répéter : malgré les comportements inacceptables et les frasques de l’homme, les gens votent avant tout pour les idées et les politiques de Donald Trump.

Laisse-moi te donner un exemple peut-être imparfait, mais qui va te permettre néanmoins de comprendre davantage mon point.

C’est un peu comme ces millions de militants qui ont défendu l’ex-Union soviétique (sans parler de ceux qui ont voté ou appuyé des partis communistes en Occident, notamment au Québec), même après la publication en 1973 de «L’Archipel du goulag», un essai-choc d’Alexandre Soljenitsyne qui décrivait les atrocités des camps de travail en Russie (où il a été lui-même emprisonné durant des années).

À leurs yeux, l’idéal communiste primait malgré les crimes des communistes.

Bref, ils étaient prêts à oublier les horreurs du régime soviétique —et celles, du reste, d’autres régimes communistes, en Chine et au Cambodge, par exemple— au nom de leurs idéaux.

Eh bien, les partisans de Donald Trump font grosso modo la même chose, même si on peut être en désaccord avec leurs idéaux et les politiques «trumpiennes».

Quelles sont ces idées et ces politiques qui plaisent tant à la base républicaine ?

Elles sont nombreuses, mais commençons par l’économie.

L’administration Trump a par exemple baissé les impôts des riches et des entreprises, alors que Joe Biden s’est engagé à les augmenter à nouveau.

Dans un contexte où l’économie américaine pâtit de la pandémie de la Covid-19, on peut comprendre que plusieurs entrepreneurs —à bout de souffle— préfèrent voter pour Donald Trump, sans parler des investisseurs à la Bourse, qui rafolent des baisses d'impôt parce qu'elles rendent les entreprises plus rentables.

C’est la même chose pour des millions de travailleurs américains.

À leurs yeux, le président a livré la marchandise en termes d’emplois, notamment en raison de la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), en faveur des États-Unis.

La performance de l’économie américaine a aussi été favorable aux travailleurs américains.

Durant les trois premières années du mandat de Donald Trump, le PIB des États-Unis a affiché une croissance moyenne de 2,5% par année par rapport à 2,3% pour les trois dernières années de l’administration Obama.

Un dynamisme économique qui a créé des emplois pour de nombreux Américains, peu importe leur origine sociale ou ethnique.

 

Durant les trois premières années du mandat de Donald Trump, le PIB des États-Unis a affiché une croissance moyenne de 2,5% par année.

Parlons maintenant des idées politiques.

Aux États-Unis, les citoyens qui sont vraiment à droite sur l’échiquier politique —des conservateurs aux chrétiens évangéliques— ne voteront pratiquement jamais pour les démocrates.

Aussi, peu importe le comportement de Donald Trump, ils voteront toujours pour lui.

Comme je te le disais, la société américaine est aussi très polarisée, à commencer par les valeurs —plusieurs analystes parlent même d’une «guerre culturelle», comme dans les années 1960 sur les enjeux moraux.

Par exemple, les Américains qui sont inquiets de la montée de la gauche radicale, du politiquement correct (l’autocensure dans la sphère publique et sur les campus universitaires) et des attaques contre les valeurs traditionnelles de l’Amérique peuvent difficilement voter pour Joe Biden.

Pourquoi? Parce que le parti démocrate regroupe une bonne partie de cette franche militante très à gauche.

Des républicains voient même en Donald Trump un rempart contre cette gauche radicale —encore une fois, même si plusieurs d’entre eux peuvent désapprouver son comportement.

Le système électoral américain explique aussi le nombre important de votes en faveur du président républicain.

Les États-Unis abritent 328 millions d’habitants. Or, ce pays ne compte pratiquement que deux partis politiques, le parti démocrate et le parti républicain.

Pour mettre les choses en perspective, le Québec, qui compte 8,5 millions d’habitants, abrite quatre grands partis : la Coalition avenir Québec, le Parti québécois, le Parti libéral du Québec et Québec solidaire.

Bref, si un Américain ne peut pas se résigner à voter démocrate, son seul choix ou presque est de voter républicain —ou de ne pas voter.

Tu conviendras avec moi que cela limite les options lors d’une élection.

 

Les conséquences de la «révolte populiste»

Enfin, la popularité de Donald Trump tient à un autre phénomène qui va bien au-delà des États-Unis.

Il s’agit de ce que les historiens, les sociologues et les politologues appellent «la révolte populiste», c’est-à-dire un mouvement de méfiance important à l’égard des élites économiques, politiques et médiatiques (ceux qui gouvernent ou qui influencent la transformation de notre société), un phénomène qui a débuté après la récession mondiale de 2008-2009.

Au fil des ans, ce mouvement a donné lieu à un rejet des partis traditionnels (à gauche comme à droite), qui ont fait la promotion de la mondialisation tous azimuts des marchés et de l’économie ces dernières décennies —le fameux néolibéralisme.

Tu sais, c’est cette politique qui permet par exemple à une entreprise de transférer des emplois manufacturiers dans des pays où les salaires sont beaucoup moins élevés que dans les pays développés comme le nôtre.

Aux États-Unis seulement, cette politique a fait perdre des millions de «jobs» à des ouvriers américains, et ce, dans l’indifférence souvent généralisée des démocrates et des républicains.

Or, Donald Trump s’est intéressé à ces exclus de la mondialisation lors de la présidentielle de 2016, en misant sur des politiques protectionnistes et le nationalisme économique —des politiques qui inspirent maintenant d'autres pays, surtout depuis le début de la pandémie.

C’est ce qui explique en grande partie sa victoire il y a quatre ans au détriment de la démocrate Hillary Clinton, qui n'avait d'yeux ou presque que pour les entrepreneurs de la Silicon Valley et les financiers de Wall Street.

Certes, depuis 2018, les démocrates sont repartis à la conquête de leur base traditionnelle —qu'ils avaient commencé à délaisser sous l'administration Clinton, de 1993 à 2001— avec un certain succès. Les victoires de Joe Biden cette semaine au Wisconsin et au Michigan (et, depuis ce samedi, en Pennsylvanie) en témoignent, car Donald Trump avait remporté ces trois États industriels en 2016.

Pour autant, bien des ouvriers font encore confiance au président sortant sur cet enjeu, car le pays s'est remis à créer des emplois manufacturiers (la tendance avait en fait commencé sous l'administration démocrate de Barack Obama, de 2009 à 2017).

Comme tu peux le constater, ma fille, la popularité de Donald Trump tient donc à plusieurs facteurs ou tendances. C'est pourquoi il faut toujours aller au-delà des évidences et des lieux communs.

Toujours.

Tu as bien entendu le droit d’être encore en colère contre les gens qui ont voté pour lui lors de la dernière élection présidentielle.

C’est correct.

Par contre, tu comprends maintenant que ce n’est pas parce que ces électeurs sont tous des idiots, des racistes ou des intégristes religieux, même si tu entends, tu vois ou tu lis des commentaires à cet effet sur les réseaux sociaux et dans certains médias.

Ces coups de gueule sont peut-être populaires, mais ils ne sont certainement pas instructifs.

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand