La perte d’influence du Canada dans le monde nuit aux entreprises

Offert par Les Affaires


Édition du 10 Novembre 2021

La perte d’influence du Canada dans le monde nuit aux entreprises

Offert par Les Affaires


Édition du 10 Novembre 2021

(Photo: Davi Mendes pour Unsplash)

CHRONIQUE. Le Canada perd de l’influence dans le monde, comme en témoigne son double échec à se faire élire à un siège de membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, en 2010 et en 2020. Ce déclin n’est pas une bonne nouvelle pour les entreprises canadiennes actives à l’international, car le multilatéralisme bat de l’aile et la loi du plus fort redevient la norme dans les relations internationales.

Aussi, comparativement à leurs concurrents américains, allemands ou chinois, les exportateurs et les investisseurs canadiens pourraient avoir plus de difficultés à accéder à certains marchés étrangers. Malgré son énergie et son dynamisme, la nouvelle ministre des Affaires internationales du Canada, Mélanie Joly, ne pourra pas non plus y changer grand-chose. D’une part, parce que notre politique étrangère manque de cohérence et de prévisibilité — la députée libérale d’AhuntsicCartierville est la cinquième personne à occuper ce poste en six ans.

D’autre part, parce que le déclin du Canada tient surtout à la politique étrangère bipartisane mise en place depuis une vingtaine d’années, qui met l’accent sur notre relation avec les États-Unis, notre principal partenaire économique.

Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) et ancien conseiller du ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion (de novembre 2015 à janvier 2017), décortique ce phénomène dans son dernier livre, «Le Canada à la recherche d’une identité internationale», publié plus tôt cette année.

 

Domination de l’École de Calgary

Dans cet ouvrage qui regroupe des textes qu’il a publiés entre 2004 et 2020, Jocelyn Coulon explique comment cette politique étrangère bipartisane s’est mise en place sous l’influence de l’École de Calgary, et ce, par les gouvernements de Paul Martin, de Stephen Harper et de Justin Trudeau. L’École de Calgary a remis en cause le consensus traditionnel libéralconservateur de l’aprèsguerre, pour se concentrer sur la construction d’une forteresse nord-américaine, après les attentats du 11 septembre 2001.

Or, c’est justement ce consensus de l’aprèsguerre qui avait donné au Canada une influence très importante dans le monde en misant sur le multilatéralisme.

Ainsi, malgré une population relativement petite, l’influence du Canada était beaucoup plus importante qu’aujourd’hui.

Le pays était impliqué dans les missions de maintien de la paix et l’aide internationale, sans parler de son leadership, par exemple, pour faire abolir le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Malgré des divergences, le Canada avait aussi des relations cordiales avec la plupart des pays, même avec l’ex-URSS — aujourd’hui, les ponts sont pratiquement coupés avec la Russie. Bref, le leadership du Canada pour stabiliser le monde était apprécié.

C’est la raison pour laquelle il a réussi à siéger au Conseil de sécurité tous les dix ans (1948-1949, 1958-1959, 1967-1968, 1977-1978, 1989-1990 et 1999-2000) jusqu’à sa première défaite en 2010, insiste Jocelyn Coulon.

 

Casques bleus et Pacte de l’automobile

Il est difficile d’établir un lien de cause à effet direct entre la perte d’influence politique du Canada et une perte d’influence économique, pour négocier par exemple de meilleurs accords de libre-échange. Pour autant, des spécia-listes estiment qu’il peut y avoir un lien, fait remarquer Jocelyn Coulon en entrevue à Les Affaires.«Certains historiens pensent que les Américains ont été impressionnés par le déploiement de Casques bleus canadiens à Chypre en 1964 (Washington s’inquiétait d’une guerre entre la Grèce et la Turquie) et qu’ils ont récompensé le Canada en signant le Pacte de l’automobile de 1965, dont les termes nous étaient favorables.»

Le chercheur au CÉRIUM donne aussi l’exemple de l’Afrique, un continent émergent où la demande en biens et en services explose. Or, notre présence y est faible comparativement à la Norvège. Ce pays de cinq millions d’habitants y a 19 ambassades, comparativement au Canada, qui en a 21. «Nous perdons sans cesse du terrain en Afrique au profit, non pas de la France et de la Chine, qui sont dans une catégorie à part, mais de l’Inde, du Japon, du Brésil, de l’Allemagne et même de la Corée du Sud, insiste Jocelyn Coulon.

L’empreinte du Canada sur le continent africain s’efface et cela a des conséquences diplomatiques et économiques.»Malgré cette perte d’influence, tout n’est pas perdu, m’a confié une source diplomatique sous le couvert de l’anonymat. Selon cette personne, il y a deux choses impératives à faire pour redonner du crédit à la voix du Canada. Il faut d’abord amorcer une réflexion en profondeur de la politique étrangère afin de déterminer quel rôle le Canada veut vraiment jouer dans le monde.

Il faut ensuite amorcer une ambitieuse réforme administrative du ministère des Affaires étrangères afin qu’il soit mieux outillé pour fournir des options de politique étrangère au gouvernement, sans parler d’attirer des talents.

Cela dit, les entreprises canadiennes devront faire preuve de patience, car redonner une certaine influence au Canada ne se fait pas en criant ciseau.

C’est un processus qui prend une génération, confie notre source diplomatique.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand