Iran: une chute du régime bouleverserait le marché pétrolier

Publié le 22/10/2022 à 09:00

Iran: une chute du régime bouleverserait le marché pétrolier

Publié le 22/10/2022 à 09:00

Des manifestantes iraniennes ont mis le feu à leurs foulards en marchant dans une rue le 1er octobre 2022 à Téhéran, en Iran. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. La révolte de femmes en Iran opposées au port obligatoire du voile islamique représente sans doute la plus grande menace au régime des mollahs depuis la révolution iranienne en 1979. Le régime peut-il s’effondrer? C’est une possibilité, et, le cas échéant, l’onde de choc bouleverserait le marché pétrolier mondial.

Il est toujours très difficile de se prononcer sur la survie ou non d’un régime autoritaire. Il faut analyser plusieurs facteurs politique, économique, social, culturel et militaire, sans parler du risque d’oublier des angles morts, à commencer par la résilience parfois insoupçonnée des dirigeants au pouvoir.

Cela dit, l’histoire nous apprend aussi que des régimes qui semblent a priori bien en selle peuvent s’effondrer rapidement.

La chute du communisme en Europe et dans l’ex-Union soviétique aux tournants des années 1990 ainsi que la chute de plusieurs régimes autoritaires en Afrique du Nord lors du «printemps arabe» de 2011 en sont des exemples éloquents.

C’est à la lumière de ces éléments qu’il faut considérer les manifestations réprimées violemment par le régime en Iran depuis la mi-septembre, à la suite de la mort d’une jeune femme de 22 ans, Mahsa Amini, une Iranienne d’origine kurde.

Les autorités l’avaient arrêtée parce qu’elle ne portait pas correctement le voile islamique.

Le régime iranien peut-il s’effondrer?

J’ai posé la question à Sami Aoun, professeur et spécialiste du Moyen-Orient à l’Université de Sherbrooke, de même que directeur de l’Observatoire du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord à la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l’Université du Québec à Montréal.

 

«Possible, mais pas à court terme»

«C’est possible, mais pas à court terme», dit-il, tout en soulignant que le régime théocratique est «ébranlé» par la contestation d’un élément identitaire de son idéologie, soit le port obligatoire du voile islamique pour les femmes.

Cinq éléments amènent Sami Aoun à penser que le régime n’est pas menacé, du moins à court terme.

1. (Critiques) – Nous n’avons pas vu une critique du régime émanant des institutions religieuses ou du cercle du pouvoir, proposant par exemple de rendre le port du voile facultatif.

2. (Leadership) – Nous n’avons pas vu un leadership structuré dans la rue et parmi les manifestants qui proposent des alternatives au pouvoir.

3. (Dissidence) – Nous n’avons pas vu de «dissidence majeure» à l’égard du régime dans l’armée et dans la police.

4. (Grèves) – Nous n’avons pas vu de «grèves substantielles» dans la société iranienne, par exemple dans les bazars, les grands marchés publics en Iran.

5. (Occident) – Nous n’avons pas vu une volonté claire, de la part des Américains et des Européens, d’assister à un changement de régime en Iran.

Bien entendu, l’apparition d’un ou de ces éléments dans les prochaines semaines et les prochains mois rendraient la situation du régime des mollahs plus critique, accentuant du coup la possibilité qu’il s’effondre, estime ce spécialiste du Moyen-Orient.

Poursuivons maintenant l’analyse du côté économique et énergétique, et ce, dans un scénario — possible, mais à certaines conditions, comme nous venons de le voir — où le régime iranien s’effondre.

En 2021, l’Iran était le 9e pays producteur de pétrole avec une production de 3,46 millions de barils par jour (Mb/j), soit 4% de la production mondiale, selon les données de l’Energy Information Administration (EIA), une agence fédérale américaine.

Pour mettre les choses en perspective, le Canada se classe au 4e rang (5,54 Mb/j), après les États-Unis (18,88 Mb/j), l’Arabie saoudite (10,84 Mb/j) et la Russie (10,78 Mb/j).

Quel serait l’impact sur les prix du pétrole — et sur les coûts de transport et de production de bien des entreprises — si le régime s’effondrait dans le 9e pays producteur de la planète?

 

Impact sur les prix: deux questions à se poser

Yvan Cliche, fellow et spécialiste en énergie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), estime qu’il faut considérer deux éléments fondamentaux:

• Quel type de régime succéderait à celui des mollahs?

• Dans quel contexte économique surviendrait cette chute de régime?

Le marché est actuellement déjà serré — soit la différence entre l’offre et la demande mondiale de pétrole —, insiste d’emblée Yvan Cliche, qui vient de publier l’essai Jusqu’à plus soif (Pétrole-gaz-éolien-solaire: enjeux et conflits énergétiques).

C’est pourquoi la perturbation de la production iranienne (une diminution de l’offre) et l’incertitude qu’une chute de régime provoquerait dans le monde auraient nécessairement un impact à la hausse sur les prix, a-t-il expliqué à Les Affaires.

À ses yeux, trois scénarios politiques sont possibles advenant la chute du régime à Téhéran et son remplacement par d’autres forces politiques:

1. Un régime pro-occidental, démocratique ou moins autocratique.

2. Un régime pire encore que le précédent et plus hostile à l’endroit des États-Unis et d’Israël.

3. Une division du pays comme en Libye, comme après la chute du régime de Mouammar Kadhafi, en 2011.

Même si les trois scénarios sont techniquement possibles, Yvan Cliche estime que le premier est plus plausible, et ce, après quatre décennies d’un régime religieux qui a épuisé le pays, à commencer par sa jeunesse.

Autre enjeu à considérer dans ce scénario: ce nouveau régime permettrait-il de réactiver l’accord sur le nucléaire iranien, puis de lever les sanctions économiques qui étouffent l’économie depuis des années?

L’autre élément économique à considérer est bien entendu le timing d’une éventuelle chute de régime en Iran, insiste Yvan Cliche.

Si le régime s’effondre en période de récession, une réduction de la production iranienne aurait «un impact bien moindre» sur les prix, car la demande mondiale de pétrole serait de toute manière moins élevée.

En revanche, si un changement de régime survient en période de croissance, l’effet sur les cours pétroliers serait plus important, souligne Yvan Cliche.

 

Rejet du voile: le début d’une spirale en cascade?

Les prochaines semaines et les prochains mois seront déterminants pour l’avenir du régime des mollahs en Iran.

La révolte pourrait s’accentuer et se transformer peut-être en révolution. En revanche, le régime pourrait aussi écraser la révolte dans le sang — comme il a déjà commencé à le faire — et réussir à se maintenir en place.

Certains analystes estiment toutefois qu’un retour à la case départ — avant la mort de la jeune Mahsa Amini — n’est plus possible, étant donné l’ampleur des manifestations et de l’interdit qui a volé en éclat, avec toutes ces femmes qui enlèvent leur voile dans les rues du pays.

Dans une tribune publiée dans le magazine américain Foreign Affairs (The Beginning of the End of the Islamic Republic), un journaliste américain d’origine iranienne souligne qu’un point de non-retour a été franchi. 

Selon lui, le rejet du voile en Iran par de nombreuses femmes est à peu près similaire à la chute du mur de Berlin, en novembre 1989.

Là aussi, un point de non-retour avait été franchi, car cet événement pivot a marqué le début d’une série d’événements qui a mené à la chute du communisme en Europe et à l’éclatement de l’ex-Union soviétique.

Sommes-nous aujourd’hui les témoins, sans vraiment nous en rendre compte, de la même onde de choc qui pourrait provoquer à son tour une série d’événements en cascade en Iran, comme en Europe, en 1989?

L’actualité nous le dira bientôt.

À suivre!

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

Sur le même sujet