Gaz naturel: les prix n'exploseront pas en Amérique du Nord


Édition du 25 Mai 2022

Gaz naturel: les prix n'exploseront pas en Amérique du Nord


Édition du 25 Mai 2022

La production de gaz naturel liquéfié (GNL) aux États-Unis représente seulement 13 % de l’ensemble de la production gazière totale du pays, selon l’Energy Information Administration (EIA). (Photo: Getty Images)

ZOOM SUR LE MONDE. À moins d’une surprise de taille, les prix du gaz naturel ne devraient pas exploser à long terme en Amérique du Nord, malgré la hausse des exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) des États-Unis en Europe afin de compenser le déclin des exportations russes. En 2030, les prix pourraient même être inférieurs à ceux d’aujourd’hui.

Depuis l’été 2020, les prix du gaz naturel en Amérique du Nord — un prix continental et non pas mondial, comme ceux du pétrole — ont été multipliés par quatre pour atteindre 7,60 $ US par million d’unité thermale britannique (BTU), le 11 mai.

La molécule a même franchi momentanément le cap des 8 $ US/BTU au début du mois — ce n’est pas un record : depuis 2000, les prix ont dépassé à quelques reprises ce prix, avec un pic à 13,92 $ US/BTU le 1er septembre 2005.

Seulement depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février, on parle d’un bond de 65 % des prix du gaz naturel en Amérique du Nord.

Même s’il est tentant d’y voir une tendance annonciatrice de cours élevés dans les prochaines années, plusieurs facteurs militent plutôt en faveur d’une baisse à long terme, à la faveur d’un rééquilibrage entre l’offre et la demande.

Pour comprendre cette mécanique à long terme, il faut tout d’abord saisir pourquoi les prix du gaz naturel ont augmenté si rapidement depuis deux ans et ces derniers mois.

 

L’offre ne répond pas à la demande aux États-Unis

Ces hausses tiennent à plusieurs facteurs, affirme le PDG d’Énergir, Éric Lachance, que nous avons interviewé en marge d’une récente allocution prononcée devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain sur le marché de l’énergie.

Même si la guerre en Ukraine a contribué en partie à l’appréciation des prix (le 25 mars, Washington s’est engagé à exporter davantage de GNL en Europe en 2022), cette hausse s’explique davantage par un déséquilibre entre l’offre et la demande aux États-Unis, selon le patron d’Énergir.

En fait, la production de gaz naturel y est inférieure à la demande, et c’était le cas bien avant l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe.

De plus, les stocks de gaz naturel aux États-Unis sont très bas à l’heure actuelle. En mars, ils étaient 17 % inférieurs à la moyenne observée entre 2017 et 2021, selon l’Energy Information Administration (EIA), une agence fédérale américaine.

« Si on avait des stocks historiquement normaux, on n’aurait pas autant de volatilité des prix », affirme Éric Lachance, en précisant que deux facteurs expliquent ces niveaux très bas.

Premièrement, à la suite de la chute de la demande en 2020 en raison de la pandémie de COVID-19, plusieurs producteurs de gaz naturel ont préféré se refaire une santé financière plutôt que d’accroître leur production.

Deuxièmement, la demande de gaz naturel a été plus forte que prévu en 2021 et en 2022, car l’économie américaine a rebondi bien au-delà des attentes des analystes — au premier trimestre de 2022, le PIB américain a augmenté de 6,5 %, soit plus qu’en Chine (4,8 %) !

Pour autant, le marché nord-américain se rééquilibrera éventuellement, ce qui contribuera à faire redescendre les prix, estime Éric Lachance.

 

Pressions à la baisse sur les prix

L’EIA table sur ce scénario. En 2023 et 2024, l’agence prévoit que la molécule de gaz naturel s’échangera respectivement à 3,49 $ US/BTU et à 3,17 $ US/BTU au Henry Hub (un centre de distribution gazier en Louisiane), le prix phare en Amérique du Nord.

La Banque mondiale prévoit d’ailleurs que les prix aux États-Unis devraient se situer dans les mêmes eaux en 2030, soit à 3,96 $ US/BTU.

Cela signifie que les exportations accrues de GNL américain en Europe dans les prochaines années (ce qui représente une demande supplémentaire aux États-Unis) ne devraient donc pas tirer les prix vers le haut.

Contre-intuitif, n’est pas? Pas nécessairement, si on y regarde de plus près.

La production de GNL aux États-Unis représente seulement 13 % de l’ensemble de la production gazière totale, selon l’EIA. Par conséquent, même si la demande explose en Europe pour le GNL américain, l’incidence sera limitée sur les prix globaux aux États-Unis.

D’autres facteurs exerceront une pression à la baisse sur les cours nord-américains, fait remarquer Yvan Cliche, spécialiste en énergie et fellow au Centre d’études et de recherches internationales à l’Université de Montréal (CERIUM).

En ce qui a trait au GNL américain, il fait remarquer que la demande ne sera peut-être si grande à long terme puisque l’Europe veut décarboner son économie, tout en réduisant sa dépendance au gaz russe.

« Les Américains veulent exporter du GNL dans un marché qui veut en fait se débarrasser du gaz naturel », dit-il. Même la demande gazière aux États-Unis pourrait ralentir en raison de la croissance rapide des énergies renouvelables.

En 2022, presque la moitié de l’ajout de capacité pour la production d’électricité (46 000 mégawatts) y sera de source solaire (46 %), suivi du gaz naturel (21 %) et de l’éolien (17 %), selon l’EIA.

« Donc, ensemble, le solaire et l’éolien compteront pour plus de 60 % des additions de capacité de production d’électricité en 2022 aux États-Unis », insiste Yvan Cliche.

Résultat : la part des énergies renouvelables augmente, alors que celle du gaz naturel décline. En 2021, elles représentaient respectivement 20 % et 37 % de la production d’électricité aux États-Unis. En 2023, ce sera 23 % et 36 %.

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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