Et si la Chine avait atteint son pic?


Édition du 14 Juin 2023

Et si la Chine avait atteint son pic?


Édition du 14 Juin 2023

Une rue animée du district de Huangpu, à Shanghai. La firme Capital Economics affirme que l’économie chinoise ne sera jamais le numéro mondial. (Photo : Hyunwon Jang Unsplash)

ZOOM SUR LE MONDE. Des firmes le prédisent depuis longtemps: la Chine surpassera les États-Unis pour devenir la première puissance économique dans les années 2020. Or, non seulement ces firmes reportent maintenant cette échéance, mais certaines affirment même que cela n’arrivera jamais, car la Chine a trop de problèmes.

En 2011, la banque américaine d’investissement Goldman Sachs prévoyait que l’économie chinoise serait à parité avec les États-Unis en 2026. En 2022, elle a refait ses devoirs pour viser 2035, écrit le magazine The Economist dans un récent reportage à ce sujet.

Optimiste, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a quant à elle prévu en 2021 que l’économie chinoise surpassera les États-Unis en 2030.

Actuellement, la taille du PIB chinois représente 72% du PIB américain, selon le Fonds monétaire international.

En revanche, la firme britannique de recherche Capital Economics est à contre-courant. Non seulement elle affirme que l’économie chinoise ne sera jamais numéro un, mais elle soutient aussi qu’elle atteindra seulement 90 % de la taille des États-Unis en 2035, pour perdre ensuite du terrain.

 

L’économie dominante dicte les règles

Ce n’est pas une question d’orgueil national à savoir qui trônera au sommet de la pyramide économique. Historiquement, c’est l’économie dominante qui impose ses règles au système mondial, et ce, en matière de fluidité du commerce, de liberté économique et de droit des affaires.

Guillaume A. Callonico, directeur principal, responsable de la gestion des risques géopolitiques à la Caisse de dépôt et placement du Québec, l’explique bien dans un essai qui vient de paraître, Le réveil géopolitique de la finance. Votre organisation est-elle prête pour la guerre? aux éditions Le Lys Bleu.

Le fait de savoir quelle économie sera la première au monde est donc crucial pour les entreprises canadiennes actives à l’international, car elles sont habituées à l’ordre économique de l’après-guerre créé par les États-Unis.

En entrevue à Les Affaires, Mark Williams, économiste en chef pour l’Asie à Capital Economics, affirme que l’«économie chinoise fait face à des vents contraires croissants qui proviennent d’un certain nombre de sources».

1. La population chinoise diminue

La population chinoise de 1,4 milliard d’habitants a commencé à diminuer en 2022. « Avec moins de travailleurs, il est beaucoup plus difficile d’augmenter rapidement la production, dit-il. Aux États-Unis, en revanche, la population continuera d’augmenter dans un avenir prévisible. »

Deux prévisions donnent une idée de l’avenir démographique de la Chine. L’Organisation des Nations unies prévoit qu’en 2100, la population descendra à 767 millions d’habitants. L’Académie des sciences sociales de Shanghai prévoit quant à elle une chute à 587 millions.

En 2100, les États-Unis devraient compter 394 millions d’habitants (332 millions aujourd’hui), selon l’ONU.

2. L’investissement s’essouffle en Chine 

Le modèle de croissance chinois fondé sur l’investissement s’essouffle. Après des décennies à canaliser une grande partie des revenus vers l’investissement, les rendements sur l’investissement chutent fortement, selon Mark Williams.

«Nous avons vu cela se produire récemment dans le secteur immobilier avec la faillite de nombreux promoteurs. L’environnement mondial devient beaucoup moins favorable à la croissance de la Chine qu’il ne l’était auparavant.»

Une statistique est éloquente: au second semestre de 2022, les investissements des entreprises étrangères en Chine ont chuté à leur plus bas niveau depuis 1999, rapporte le quotidien financier japonais Nikkei.

3. Restrictions sur les importations chinoises

Après des décennies d’expansion rapide sur les marchés mondiaux, les exportateurs chinois constatent qu’ils ne sont pas les bienvenus dans certaines régions, notamment aux États-Unis et en Europe, explique Mark Williams.

De plus, les gouvernements occidentaux imposent désormais des restrictions à la capacité des entreprises chinoises à accéder aux technologies de pointe, ce qui mine leur potentiel de croissance.

4. La Chine rejette le libéralisme économique

La Chine du président Xi Jinping a tourné le dos à la libéralisation économique progressive du pays. Ce modèle de développement a pourtant permis à des pays asiatiques comme le Japon et la Corée du Sud de devenir prospères.

Mark Williams souligne que la Chine se tourne désormais «vers un modèle économique plus contrôlé, dans lequel le parti communiste décide quels secteurs devraient bénéficier de son soutien».

Cette politique contribue à socialiser davantage de l’économie chinoise et à provoquer un déclin du secteur privé.

Selon l’économiste de Capital Economics, ces quatre facteurs minent le potentiel de croissance économique de la Chine à long terme. Sa firme estime qu’ensemble, ils ralentiront la croissance du PIB chinois à environ 2 % par année à l’horizon 2030.

«C’est à peu près le taux de croissance typique d’une économie émergente. Mais ce taux est insuffisant pour permettre à la Chine de continuer de rattraper les États-Unis», insiste-t-il.

Pour mettre les choses en perspective, la croissance moyenne de l’économie américaine a été de 3,12% par année entre 1948 et 2023, selon le Bureau of Economic Analysis, une agence fédérale américaine.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke. François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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