Comment les gilets jaunes pourraient changer la France

Publié le 14/12/2018 à 19:36

Comment les gilets jaunes pourraient changer la France

Publié le 14/12/2018 à 19:36

Des gilets jaunes manifestant près de Montpellier, dans le sud de la France. (source photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE – À moins d’une surprise, la crise des gilets jaunes en France ne devrait pas s’estomper à court terme, car elle va bien au-delà d’une fronde contre la hausse du prix des carburants et la stagnation du pouvoir d’achat. Elle est surtout le symptôme d’une crise de confiance à l’égard de la démocratie représentative et des élites traditionnelles.


L’enjeu est de taille pour les entreprises et les investisseurs canadiens actifs en Europe. Car cette crise réduit la marge de manoeuvre du président Emmanuel Macron pour faire des réformes afin de revigorer l’économie française et de créer des emplois, souligne le Financial Times.


La crise mine aussi sa légitimité à convaincre Bruxelles et l’Allemagne de créer un poste de ministre des Finances pour l’Union européenne, un projet d’Emmanuel Macron pour renforcer les assises économiques et financières du continent.


Mais qui sont les gilets jaunes qui défraient les manchettes?


Ce sont des travailleurs et des chômeurs, des hommes et des femmes, de tous les âges, qui habitent aux quatre coins de la France, mais surtout à l’extérieur des grandes villes. Ils font partie des classes populaires (ouvriers, travailleurs pauvres) et de la classe moyenne.


Une chose les unit : ils sont en colère contre le gouvernement, souligne France Info, un réseau de radios publiques.


Pourquoi? Ils disent payer de plus en plus cher pour des produits dont ils ne peuvent pas se passer, à commencer par les carburants que Paris voulait taxer davantage pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) – le gouvernement y a finalement renoncé.


Les gilets jaunes affirment aussi que leur pouvoir d’achat diminue et qu’ils doivent payer de plus en plus de taxes et d’impôts. Une situation qui leur fait craindre de voir se creuser le fossé entre les riches et les pauvres.


Cela dit, les gilets jaunes ont bien d’autres revendications. Elles vont de la fin des politiques d’austérité à la fin des délocalisations en passant par la fin de la construction «de grosses zones commerciales autour des grandes villes qui tuent le petit commerce».


Une crise de la démocratie


Mais le malaise est plus profond, comme l’exprime ce gilet jaune cité par Le Monde : «Notre colère ne repose pas que sur le porte-monnaie. Elle vient de ce que nous, Français, n’avons plus aucun contrôle sur la marche de notre pays.»


Cette colère s’exprime par une méfiance à l’égard des élites qui imposent depuis une génération des réformes néolibérales (réduction d’impôts des riches, privatisation des services publics, etc.) et la mondialisation du commerce international.


Jean-Claude Monod, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), parle même d’une «crise de l’État néolibéral», un système économique dans lequel de plus en plus gens ont de la difficulté à vivre, dit-il.


«Le capitalisme dans sa version néolibérale produit un accroissement des inégalités si vertigineux qu’il atteint désormais un point de rupture sociale, et donne un sentiment de dépossession démocratique tel qu’il ruine la confiance dans les institutions représentatives», écrit-il dans le quotidien Libération.


Après avoir chuté pendant des années la Deuxième Guerre mondiale, les inégalités sont reparties à la hausse en France depuis les années 1980.



Sur le plan politique, les gilets jaunes demandent que soit soumis à un référendum un texte qui propose de modifier la constitution française sur quatre points, rapporte Le Monde :



  • Donner au peuple le droit de déclencher un référendum en vue de modifier la constitution et interdire toute modification de la constitution.



  • Donner au peuple le droit de rédiger ou abroger une loi sur le sujet qu’il choisit.



  • Donner au peuple le droit de demander un référendum sur toutes les lois votées par le parlement.



  • Obliger le président de la République à présenter tous les traités, accords et pactes internationaux au référendum avant la ratification.


Il est peu probable que le gouvernement français acquiesce à ces demandes en totalité ou en partie, estiment certains analystes.


Mais elles témoignent d’une méfiance à l’égard des élus, mais surtout de la démocratie représentative, le système politique qui gouverne la plupart pays démocratiques (ce qui ne les empêche pas d’avoir des référendums d’initiatives populaires, comme aux États-Unis).


Paris a déjà proposé des mesures pour mettre fin à la crise des gilets jaunes, dont la hausse du salaire minimum, la défiscalisation des heures supplémentaires et le versement d’une prime de fin d’année (versées par des employeurs volontaires).


Le ministère français des Finances évalue ces mesures de 8 à 10 milliards d’euros (12 à 15 milliards de dollars canadiens).


L'extrême droite profite de la crise


La plupart des analystes s’entendent pour dire qu’il faudra bien trouver une sortie à cette crise sociale majeure France. Des gestes sont nécessaires à court terme, comme l’a fait Emmanuel Macron en tentant de répondre à certaines revendications des gilets jaunes.


Mais une réflexion profonde est aussi nécessaire à long terme, à commencer par s’attaquer à la hausse des inégalités en France et au sentiment d’une perte de contrôle collectif sur la destinée de la France.


Car si Paris n’arrive pas à le faire, cette situation pourrait favoriser l’extrême droite ou l’extrême gauche lors de l’élection présidentielle en 2022. Au premier tour de la présidentielle de 2017, 48% des Français ont voté pour des partis extrémistes, souligne The Economist.


Du reste, le Rassemblement national (anciennement, le Front national) en profiterait déjà en partie dans les sondages.


Ainsi, selon une enquête Ipsos publiée dans L'Opinion, le parti de Marine Le Pen profiterait de la crise des «gilets jaunes» en prévision des élections européennes dans six mois. Il obtiendrait 24% des voix contre 18% pour la majorité présidentielle.


Marine Le Pen peut-elle devenir un jour présidente de la France?


La probabilité est mince, étant donné qu’il y a deux tours à l’élection présidentielle.


En 2017, Macron avait du reste affronté Le Pen au second tour, écartant pour la première fois depuis la fondation de la 5e République, en 1958, la droite et la gauche modérée du second tour.


Cela dit, si la crise des gilets jaunes perdure et que le climat social se détériore, l’extrême droite pourrait peut-être prendre pouvoir, si jamais Emmanuel Macron est trop affaibli et que ni la droite et ni la gauche n’arrivent à présenter des candidats dynamiques et inspirants.


 


 

À propos de ce blogue

Dans son analyse hebdomadaire Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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