Afghanistan: cinq risques géopolitiques à surveiller

Publié le 21/08/2021 à 09:07

Afghanistan: cinq risques géopolitiques à surveiller

Publié le 21/08/2021 à 09:07

Des Afghans sur un avion Kam Air tentaient de fuir le chaos dans leur pays, le 16 août dernier. (Photo: Wakil Kohsar pour AFP/Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE — Les analystes décortiqueront pendant des semaines et des mois les facteurs qui ont mené à la débâcle des États-Unis et de leurs alliés en Afghanistan. À l’échelle internationale, la victoire des talibans créera aussi des ondes de choc dont l’ampleur demeure encore incertaine.

Pour autant, les entreprises et les investisseurs doivent garder la crise afghane sur leur écran radar, car elle risque d’avoir un effet domino sur d’autres régions du monde. Un effet domino qui risque de provoquer d’autres tensions ou crises en Asie, en Europe, voire en Amérique du Nord.

 

Risque #1 — Vers une nouvelle crise migratoire en Europe?

C’est la question que se posent la plupart des dirigeants de l’Union européenne : le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan provoquera-t-il un nouvel afflux de réfugiés en Europe comme à la suite de la guerre civile en Syrie en 2015?

Le régime extrémiste et violent des talibans incitera à coup sûr des Afghans modérés — et surtout des femmes — à quitter le pays pour se réfugier notamment en Europe.

Si cette migration à venir est parfaitement compréhensible sur le plan humanitaire, elle pourrait en revanche à nouveau favoriser la montée de l’extrême droite en Europe et l’élection de partis xénophobes.

L'enjeu est de taille, alors qu'un pays comme la France sera en élection présidentielle en 2022.

 

Risque #2 — L’Afghanistan redeviendra-t-il une plateforme du terrorisme?

Après les attentats du 11 septembre 2001, les Américains ont renversé le régime des talibans, car il refusait de livrer Oussama ben Laden et ses complices d'Al-Qaïda qui avaient fait de l’Afghanistan leur base d’opérations pour leurs attaques dans le monde.

Le pays redeviendra-t-il une plateforme du terrorisme international?

La question se pose, quand l’on sait que des membres d'Al-Qaïda (alliés des talibans) sont toujours présents en Afghanistan, sans parler de l’implantation récente des membres de l’État islamique, qui sont toutefois des ennemis des talibans — du moins pour l’instant.

Le pire cauchemar des Occidentaux est que des terroristes — galvanisés par la défaite américaine — perpètrent des attentats en Europe, aux États-Unis et au Canada à partir de l’Afghanistan.

 

Risque #3 — Les Européens devront repenser leur rôle dans l’OTAN

Un pour tous, tous pour un. C’est grosso modo la devise non officielle de l’OTAN, qui est intervenue aux côtés des États-Unis en Afghanistan en 2001 après les attaques terroristes à New York et à Washington.

Aujourd’hui, cette belle unité a du plomb dans l’aile. Les Européens reprochent aux Américains de ne pas les avoir vraiment consultés dans leur retrait précipité et chaotique d’Afghanistan.

Cette crise géostratégique survient alors que le lien de confiance était encore fragile entre Américains et Européens. On se souviendra que l’ancien président Donald Trump avait semblé remettre en cause l'obligation de solidarité entre pays de l'OTAN en cas d'agression.

Cette attitude avait particulièrement inquiété les membres de l’alliance limitrophes de la Russie comme les trois pays baltes. Les États-Unis viendraient-ils à leur secours en cas d’une agression russe?

La question se pose d’autant plus aujourd’hui, alors que les Européens regardent, inquiets, comment les Américains ont laissé à eux-mêmes leurs alliés afghans face aux talibans.

Ce débat est dans l’air depuis des décennies, mais il risque de s’accélérer : les pays européens — tout en restant dans l’OTAN — doivent être davantage autonomes en matière de sécurité et de défense.

 

Risque #4 — La Chine renforcera sa présence en Eurasie

Vous ne verrez pas d’images à la télévision ou sur les réseaux sociaux, mais les dirigeants chinois sabrent le champagne à Pékin depuis la diffusion de l’évacuation par hélicoptère du personnel de l’ambassade américaine à Kaboul.

Au-delà de ce symbole fort et dramatique, c’est l’implication géopolitique de cette débâcle qui fait jubiler les dirigeants chinois.

Non seulement les Américains quittent-ils l’Afghanistan, mais ils se retirent aussi en grande partie de l’Asie centrale, laissant toute la place à la Chine, qui veut étendre son influence économique et politique dans cette région du monde.

Il va sans dire que le retrait américain facilitera le déploiement des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative ou BRI).

Ce mégaprojet de la Chine annoncé en 2013 vise à construire des infrastructures terrestres et maritimes pour relier le marché chinois à l’Europe en passant par l’Asie centrale.

 

Risque #5 — Tensions accrues autour de Taïwan

C’était prévisible, et le gouvernement chinois n’a pas tardé à jouer cette carte.

Le retrait précipité des États-Unis de l’Afghanistan démontrerait que les Américains ne sont pas fiables et qu’ils peuvent laisser tomber leurs alliés du jour au lendemain si jamais leurs intérêts nationaux ne sont plus en cause, selon les dirigeants chinois.

Ce message était adressé en fait à Taïwan, un pays indépendant et allié des États-Unis, que la Chine communiste veut réintégrer dans son giron, car il s’agit d’une ancienne province chinoise.

Depuis des décennies, Washington s’est porté garant de la sécurité de Taïwan. Pour autant, plusieurs se posent cette question : les États-Unis seraient-ils vraiment prêts à entrer en guerre contre la Chine pour défendre Taïwan en cas d’une agression chinoise?

Dans la foulée de la crise afghane, il faut s’attendre à ce la Chine teste la réelle volonté des Américains de protéger leurs alliés taïwanais, avec par exemple des incursions dans l’espace aérien ou maritime de Taïwan.

Critiqué de toute part pour sa stratégie en Afghanistan, le président américain Joe Biden voudra montrer que les États-Unis sont résolus à défendre l’île convoitée par Pékin. Joe Biden répondra sans doute du tac au tac aux provocations chinoises, mais sans déclencher une guerre.

Un contexte qui accentuera à coup sûr les tensions autour de Taïwan.

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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