Achats au Mexique: le Canada ne suit pas l'exemple américain

Publié le 16/02/2024 à 18:00

Achats au Mexique: le Canada ne suit pas l'exemple américain

Publié le 16/02/2024 à 18:00

L'administration de Joe Biden a fortement incité les entreprises américaines à nouer des relations d’affaires avec des fournisseurs situés dans des pays alliés des États-Unis ou à rapatrier de la production en territoire américain. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. C’est un tremblement commercial: pour la première fois en 20 ans, les États-Unis ont importé plus de biens en provenance du Mexique que de la Chine en 2023, confirmant une continentalisation des approvisionnements américains. Or, le Canada n’a pas suivi le pas, même si son économie est pourtant de plus en plus intégrée à celle de l’Amérique du Nord.

Voilà le constat qui ressort de l’analyse des importations de marchandises du Canada dans ses 10 principaux marchés d’approvisionnement depuis 15 ans (la période la plus ancienne disponible), soit les États-Unis, la Chine, le Mexique, l’Allemagne, le Japon, la Corée du Sud, le Vietnam, l’Italie, Taïwan et le Royaume-Uni.

Pour effectuer cette analyse, nous nous sommes appuyés sur la base de données CIEL en matière de commerce international de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).

Le 7 février, le département américain du Commerce a révélé que la valeur des marchandises importées aux États-Unis en provenance du Mexique a augmenté de près de 5% entre 2022 et 2023. Elles se sont élevées à plus de 475 milliards de dollars américains (G$US) l’an dernier (640,5G$CA).

Parallèlement, la valeur des importations provenant de la Chine a diminué de 20%, pour s’établir à 427G$US (575,8G$CA).

C’est en 2002 que la valeur des importations de marchandises importées du Mexique a dépassé pour la dernière fois celle en provenance de la Chine.

Comment expliquer ce revirement?

Essentiellement en raison de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, amorcée en 2018 par l’ancienne administration républicaine de Donald Trump, poursuivie par celle du démocrate Joe Biden.

Dans le même temps, Washington a fortement incité les entreprises américaines à nouer des relations d’affaires avec des fournisseurs situés dans des pays alliés des États-Unis ou à rapatrier leur production en territoire américain.

Le Mexique a bien entendu profité de la situation, étant donné sa localisation géographique et sa participation au libre-échange nord-américain.

De plus, certains fabricants chinois ont ouvert des usines au Mexique afin de réduire leurs coûts d’expédition, en profitant de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACÉUM), selon l’agence de presse américaine Associated Press.

Ce dernier élimine la plupart des tarifs douaniers sur les importations américaines en provenance du Mexique et du Canada.

Contrairement aux entreprises américaines, les entreprises canadiennes n’ont pas réduit leurs importations en Chine pour les accroître au Mexique, un pays manufacturier avec lequel nous avons un accord de libre-échange depuis 1994.

 

Nos importations en Chine augmentent plus vite

En 2022 (l’année statistique complète la plus récente), les importations canadiennes en provenance de la Chine ont atteint 100,8 milliards de dollars, soit plus de deux fois celles en provenance du Mexique à 40,4G$, selon les données de l’ISQ.

Depuis 15 ans, nos achats de marchandises en provenance de la Chine ont même augmenté plus rapidement qu’au Mexique, soit 135% comparativement à 128%.

Les importations de marchandises du Canada au Mexique sont assez diversifiées.

Parmi les cinq principaux groupes de produits, on retrouve des voitures de tourisme, des véhicules de transport de marchandises, des machines de traitement de l’information, des pièces automobiles, ainsi que des appareils récepteurs de télévision, incluant les moniteurs vidéos.

Les États-Unis demeurent de loin notre premier marché d’importation de marchandises, avec des achats qui ont totalisé 364,6G$ en 2022.

Au-delà des décisions d’affaires des entreprises privées, plusieurs facteurs peuvent expliquer le fait que le Canada ne cherche pas à continentaliser davantage ses approvisionnements de marchandises comme les États-Unis.

Premièrement, nous n’avons pas eu de guerre commerciale avec la Chine comme les Américains qui imposent des tarifs élevés sur les importations chinoises (souvent supérieurs à 20%), même si nous avons parfois des frictions avec les Chinois, comme lors de l’emprisonnement des deux Michael.

En 2018, les autorités chinoises avaient arrêté les Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor, en représailles à l’arrestation d’une dirigeante de Huawei à Vancouver, Meng Wanzhou, à la demande des Américains.

Beijing les a libérés en 2021, peu après la libération de Mme Meng.

 

Ottawa plaide moins en faveur du reshoring

Deuxièmement, Ottawa n’a pas incité autant nos entreprises à nouer des relations d’affaires avec des fournisseurs situés dans des pays alliés du Canada ou à rapatrier de la production en sol canadien.

Certes, dans sa Stratégie pour l’Indo-Pacifique publié en décembre 2022, le gouvernement de Justin Trudeau a conseillé aux entreprises canadiennes de diversifier leurs marchés et de ne pas mettre tous leurs oeufs dans le panier de la Chine communiste, «une puissance mondiale de plus en plus perturbatrice».

En revanche, cette diversification misait surtout sur des pays situés dans l’Indo-Pacifique. La stratégie ne fait aucune mention à propos du Mexique — nous avons vérifié.

Troisièmement, le Mexique n’est pas collé sur le Canada comme il l’est sur les États-Unis.

Cela dit, cet argument a ses limites à la lumière de la hausse des importations canadiennes en provenance de pays asiatiques depuis 15 ans. Par exemple, elles ont explosé de 1250% dans le cas du Vietnam et bondi de 138% dans le cas de Taïwan.

À vrai dire, il faut peut-être chercher moins loin le fait que nous n’avons pas suivi l’exemple des Américains dans la continentalisation de nos approvisionnements internationaux.

En matière d'importation, nous avons sans doute les yeux trop tournés tournés vers l’Asie-Pacifique, les États-Unis et l’Europe.

Nous avons aussi sans doute un gros angle mort en matière d’approvisionnement: le Mexique est un pays de 127 millions d’habitants et la 12e économie mondiale (derrière la Russie, mais devant la Corée du Sud), dont la base manufacturière est diversifiée et de qualité, avec des coûts de production compétitifs.

Il serait peut-être temps de se rendre compte des nombreux atouts du Mexique, sans parler de sa culture des affaires nord-américaine similaire à la nôtre et des mêmes fuseaux horaires qu’au Canada.

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke. François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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