Bourse: la rotation record vers la valeur coupe le souffle

Publié le 11/11/2020 à 15:00

Bourse: la rotation record vers la valeur coupe le souffle

Publié le 11/11/2020 à 15:00

Des voix s’élèvent pour dire que la Bourse s’emballe trop vite à la suite de la victoire démocrate précaire et les résultats prometteurs du vaccin de Pfizer.

En même temps, d’autres assurent qu’on assiste enfin au changement de leadership en Bourse qui accompagne les pivots économiques. Une reprise plus convaincante en 2021 dirige les investisseurs vers les industries qui n’avaient pas ou peu participé à la remontée de la Bourse jusqu’ici, soit l’énergie, les titres cycliques, les banques et les titres à faible capitalisation.

Ed Clissold, stratège américain en chef de Ned Davis Research, cite le bond énorme du nombre de titres à la hausse comme un signe de ce changement de leadership en Bourse, jusqu’ici dominée par les titans de la techno. Quelque 85% des titres du S&P 500 se négocient au-dessus de leur moyenne mobile de 200 jours. 

Cette proportion est la plus élevée depuis août 2013. Depuis 1981, lorsque cette proportion a dépassé 61%, la Bourse a engrangé d’autres gains 53,7% du temps. Le gain moyen annuel: 10,7%.

En quelques jours, du 6 au 10 novembre, l’indice Russell 1000 Valeur a surpassé l’indice Russell 1000 Croissance par 9%, signale Jeroen Blokland, le chef multi-actifs de la firme européenne Robeco Asset Management. Le financier de Rotterdam ajoute que l’écart à combler reste énorme puisque l’indice Russell 1000 Croissance est en avance de 24% depuis le début de l’année par rapport à sa cousine de valeur.

Deux stratèges de JP Morgan Chase & Co. croient que le virage valeur en Bourse s’installe pour un bout, comme ce fût le cas en 2016-2017. Le premier élan a été déclenché par le soulagement des résultats du scrutin américain et par les achats éclairs des pros qui n’avaient pas misé sur ce scénario. D’autres acheteurs viendront alimenter d’autres gains, prévoient Marko Kolanovic et Davide Silvestrini.

 

Trois vents de dos pour les PME

Martin Roberge, de Canaccord Genuity, est plus nuancé dans ses perspectives. Si le stratège quantitatif estime que le vaccin de Pfizer (et les autres à venir) constitue un «game changer» psychologique favorable aux titres à faible capitalisation, il croit aussi que ce n’est pas la fin pour les grands de la techno.

Le retour des titres à faible capitalisation était un scénario envisagé pour l’an prochain, mais l’efficacité inattendue du vaccin de Pfizer devance la rotation attendue, même si des doutes persistent concernant le vaccin, explique-t-il.

Un vaccin prochain profite naturellement au Russell 2000 (IWM), l’indice le plus représentatif des titres à faible capitalisation, pour la simple raison qu’il contient plus de titres sous-évalués et cycliques qui «brillent» lorsque les perspectives de croissance économique deviennent plus «visibles».

Historiquement, les PME performent mieux que grandes sociétés lorsque les attentes inflationnistes augmentent, que le secteur manufacturier croît plus vite que celui des services et que la cadence de l’économie mondiale s’accélère. «Ces trois vents de dos ont commencé à souffler pendant l’été, mais le vaccin les renforce et pourrait pousser le Russell 2000 au-dessus de son sommet de septembre 2018 plus tôt qu’imaginé», évoque Martin Roberge. 

Le stratège de Montréal note que 80% des titres de cet indice (IWM) surpassent leur moyenne mobile de 200 jours au moment où les analystes sont plus nombreux à rehausser les prévisions de profits pour le Russell 2000. La proportion des révisions surpasse aussi sa moyenne mobile d’un an. «Cet indicateur n’assure pas une performance supérieure, mais de bons gains avaient suivi un point de bascule similaire en 2009, en 2013 et en 2016», précise-t-il.

 

La techno n’a pas dit son dernier mot

Quant aux titans de la techno, Martin Roberge continue à proposer à ses clients de les conserver parce qu’ils ne souffriront pas autant de la rotation vers les titres retardataires que lors de l’implosion de la bulle internet de 2000. 

«D’autres pertes sont possibles puisque ces titres sont encore confortablement au-dessus de leurs moyennes mobiles. De plus, un ratio technique qui compare l’élan des titres de croissance à celui des titres de valeur du S&P 500 est aussi près du seuil atteint lors du sommet de la bulle de mars 2000. Rappelons aussi que la chute techno de 2000 s’était accélérée trois mois plus tard en juillet 2000», raconte le stratège de Canaccord Genuity.

Par contre, le portrait de 2020 a bien peu à voir avec celui qui prévalait en 2000, soutient-il.

La Fed avait alors relevé les taux à six reprises, ce qui avait inversé la pente des taux. Le resserrement des conditions de crédit avait donc contribué à l’éclatement de la bulle.

À cette époque, le déplacement des titres de la «nouvelle» économie à ceux de la «vieille» économie se justifiait aussi par la robuste croissance économique de 5% et celle des profits des entreprises plus traditionnelles.

Cette fois, les politiques monétaires et fiscales sont accomodantes tandis que la pente des taux (soit l’écart entre les taux à court et long terme) s’accentue.

«La récente remontée des taux n’est pas suffisante pour renverser l’avance des titres de croissance. Le rebond rapide des taux de deux ans qui devancerait un changement de régime monétaire à la Fed pourrait briser le dos des technos, mais c’est bien peu probable», explique-t-il. 

Bien que les vaccins éclaircissent les perspectives de croissance, la cadence économique s’annonce très modérée par rapport à celle qui prévalait en 2000. Il lui semble donc prématuré de prédire un «virage durable de la croissance à la valeur».

Barry Schwartz, de Baskin Financial, s’explique mal les récents mouvements violents en Bourse puisqu'une reprise était déjà dans les cartons pour 2021 en prévision d’un éventuel vaccin.

«Bien que je prévois une forte reprise des voyages et des autres activités de déconfinement - parce que les gens n’en peuvent plus -, il n’est pas intéressant pour l’investisseur individuel de se déplacer d’un secteur à l’autre. Les bonnes sociétés bien gérées avant la COVID-19 le seront autant après», a-t-il dit en entrevue.

D’autres bonzes de la finance, tels que Bill Ackman de Pershing Square, se font assez prudents à court terme tout au moins. Le gestionnaire qui avait protégé ses fonds du risque de défaillance des titres de dettes en mars à l’aide d’options, récidive. Bien qu’il souhaite que sa nouvelle «police d’assurance» lui fasse perdre de l’argent (car cela voudrait dire que la COVID-19 s'aggrave) le gestionnaire craint que les investisseurs soient encore trop «complaisants» face à la pandémie. 

Cette fois, sa police d’assurance est plus modeste: elle équivaut à 30% des placements de couverture achetés en mars, une tactique qui lui avait procuré un gain de 2,6 G$ US, rapporte le Financial Times.

Robert Kaplan, président de la Réserve fédérale de Dallas, lui a fait écho le 10 novembre en déclarant que la pandémie menace l’économie des deux prochains trimestres.  

Le débat est donc lancé. La Bourse célèbre-t-elle trop vite les bonnes nouvelles qu’elle n’espérait plus ?

 

À propos de ce blogue

La Sentinelle de la Bourse se veut un blogue pour les investisseurs qui s¹intéressent aux rouages de la Bourse et aux marchés financiers. Son objectif : surveiller et débusquer des repères financiers pertinents pour prendre le pouls des Bourses et ainsi mieux aiguiller les décisions de placement de l¹investisseur.

Dominique Beauchamp
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